Le texte : Antigone et la Nourrice, Antigone (1944), Jean Anouilh

 

LA NOURRICE

D’où viens-tu ?

ANTIGONE

De me promener, nourrice. C’était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C’est devenu une carte postale. Il faut te lever plus tôt, nourrice, si tu veux voir un monde sans couleurs. Elle va passer.

LA NOURRICE

Je me lève quand il fait encore noir, je vais à ta chambre, pour voir si tu ne t’es pas découverte en dormant et je ne te trouve plus dans ton lit !

ANTIGONE

Le jardin dormait encore. Je l’ai surpris, nourrice. Je l’ai vu sans qu’il s’en doute. C’est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes.

LA NOURRICE

Tu es sortie. J’ai été à la porte du fond, tu l’avais laissée entrebâillée.

ANTIGONE

Dans les champs, c’était tout mouillé, et cela attendait. Tout attendait. Je faisais un bruit énorme toute seule sur la route et j’étais gênée parce que je savais bien que ce n’était pas moi qu’on attendait. Alors j’ai enlevé mes sandales et je me suis glissée dans la campagne sans qu’elle s’en aperçoive…

LA NOURRICE

Il va falloir te laver les pieds avant de te remettre au lit.

ANTIGONE

Je ne me recoucherai pas ce matin

LA NOURRICE

A quatre heures ! Il n’était pas quatre heures ! Je me lève pour voir si elle n’était pas découverte. Je trouve son lit froid et personne dedans.

ANTIGONE

Tu crois que si on se levait comme ça tous les matins, ce serait tous les matins aussi beau, nourrice, d’être la première fille dehors ?

LA NOURRICE

La nuit ! C’était la nuit ! Et tu veux me faire croire que tu as été te promener, menteuse ! D’où viens-tu ?

ANTIGONE, a un étrange sourire.

C’est vrai, c’était encore la nuit. Et il n’y avait que moi dans toute la campagne à penser que c’était le matin. C’est merveilleux, nourrice. J’ai cru au jour la première aujourd’hui.

LA NOURRICE

Fais la folle ! Fais la folle ! Je la connais, la chanson. J’ai été fille avant toi. Et pas commode non plus, mais dure tête comme toi, non. D’où viens-tu, mauvaise ?

ANTIGONE, soudain grave.

Non. Pas mauvaise.

LA NOURRICE

Tu avais un rendez-vous, hein ? Dis non, peut-être.

ANTIGONE, doucement.

Oui. J’avais un rendez-vous.

LA NOURRICE

Tu as un amoureux ?

ANTIGONE, étrangement, après un silence.

Oui, nourrice, oui, le pauvre. J’ai un amoureux.

LA NOURRICE, éclate.

Ah ! c’est du joli ! c’est du propre ! Toi, la fille d’un roi ! Donnez-vous du mal ; donnez-vous du mal pour les élever ! Elles sont toutes les mêmes ! Tu n’étais pourtant pas comme les autres, toi, à t’attifer toujours devant la glace, à te mettre du rouge aux lèvres, à chercher à ce qu’on te remarque. Combien de fois je me suis dit : « Mon Dieu, cette petite, elle n’est pas assez coquette ! Toujours avec la même robe, et mal peignée. Les garçons ne verront qu’Ismène avec ses bouclettes et ses rubans et ils me la laisseront sur les bras. » Hé bien, tu vois, tu étais comme ta sœur, et pire encore, hypocrite ! Qui est-ce ? Un voyou, hein, peut-être ? Un garçon que tu ne peux pas dire à ta famille : « Voilà, c’est lui que j’aime, je veux l’épouser. » C’est ça, hein, c’est ça ? Réponds donc, fanfaronne !

ANTIGONE, a encore un sourire imperceptible.

Oui, nourrice.

LA NOURRICE

Et elle dit oui ! Miséricorde ! Je l’ai eue toute gamine ; j’ai promis à sa pauvre mère que j’en ferais une honnête fille, et voilà ! Mais ça ne va pas se passer comme ça, ma petite. Je ne suis que ta nourrice, et tu me traites comme une vieille bête ; bon ! mais ton oncle, ton oncle Créon saura. je te le promets !

ANTIGONE, soudain un peu lasse.

Oui, nourrice, mon oncle Créon saura. Laisse-moi, maintenant.

LA NOURRICE

Et tu verras ce qu’il dira quand il apprendra que tu te lèves la nuit. Et Hémon ? Et ton fiancé ? Car elle est fiancée ! Elle est fiancée et à quatre heures du matin elle quitte son lit pour aller courir avec un autre. Et ça vous répond qu’on la laisse, ça voudrait qu’on ne dise rien. Tu sais ce que je devrais faire ? Te battre comme lorsque tu étais petite.

ANTIGONE

Nounou, tu ne devrais pas trop crier. Tu ne devrais pas être trop méchante ce matin.

LA NOURRICE

Pas crier ! Je ne dois pas crier par dessus le marché ! Moi qui avais promis à ta mère… Qu’est-ce qu’elle me dirait, si elle était là ? « Vieille bête, oui, vieille bête, qui n’as pas su me la garder pure, ma petite. Toujours à crier, à faire le chien de garde, à leur tourner autour avec des lainages pour qu’elles ne prennent pas froid ou des laits de poule pour les rendre fortes ; mais à quatre heures du matin tu dors, vieille bête, tu dors, toi qui ne peux pas fermer l’oeil, et tu les laisses filer, marmotte, et quand tu arrives, le lit est froid ! » Voilà ce qu’elle me dira ta mère, là-haut, quand j’y monterai, et moi j’aurai honte, honte à en mourir si je n’étais pas déjà morte, et je ne pourrai que baisser la tête et répondre : « Madame Jocaste, c’est vrai. »

ANTIGONE

Non, nourrice. Ne pleure plus. Tu pourras regarder maman bien en face, quand tu iras la retrouver. Et elle te dira : « Bonjour, nounou, merci pour la petite Antigone. Tu as bien pris soin d’elle. » Elle sait pourquoi je suis sorti ce matin.

LA NOURRICE

Tu n’as pas d’amoureux ?

ANTIGONE

Non, nounou.

LA NOURRICE

Tu te moques de moi, alors ? Tu vois, je suis trop vieille. Tu étais ma préférée, malgré ton sale caractère. Ta sœur était plus douce, mais je croyais que c’était toi qui m’aimais. Si tu m’aimais, tu m’aurais dit la vérité. Pourquoi ton lit était-il froid quand je suis venu te border ?

ANTIGONE

Ne pleure plus, s’il te plaît, nounou. (Elle l’embrasse) Allons, ma vieille bonne pomme rouge. Tu sais quand je te frottais pour que tu brilles ? Ma vieille pomme toute ridée. Ne laisse pas couler tes larmes dans toutes les petites rigoles, pour des bêtises comme cela -pour rien. Je suis pure, je n’ai pas d’autre amoureux qu’Hémon, mon fiancé, je te le jure. Je peux même te jurer, si tu veux, que je n’aurai jamais d’autre amoureux… Garde tes larmes, garde tes larmes ; tu en auras peut-être besoin encore, nounou. Quand tu pleures comme cela, je redeviens petite… Et il ne faut pas que je sois petite ce matin.

 

Commentaire Antigone et la Nourrice

 

Introduction

 

Le tête à tête d’Antigone et la Nourrice suit immédiatement, dans la pièce, la présentation par le Prologue. C’est la première scène. D’emblée la symbolique de cette rencontre se double d’une force émotive qui fait de la pièce d’Anouilh un renouveau de la tragédie. La souffrance est au cœur de l’intrigue, et la pathétique, à travers l’évocation de la mort à venir, et inéluctable, de la jeune femme…

 

Problématique 

 

Comment ce dialogue entre Antigone et la Nourrice laisse-t-il place au pathétique ?

 

Plan 

 

Pour le comprendre, nous étudierons, dans un premier temps, la confrontation entre la fille et « celle qui la nourrit », ce qui nous permettra d’analyser, dans une seconde partie, les mécanismes du pathétique.

 

  1. Une confrontation

    1. Le personnage d’Antigone
       
      Personnage contradictoire, à la fois enfantin et déterminé.

      • Enfantin dès le début, dans l’évocation naïve des couleurs du paysage (« C’était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C’est devenu une carte postale. ») ; mais sur tout dans son rapport à la nourrice, qu’elle appelle « nounou », ou « ma vieille pomme toute ridée » ; à qui elle dit : « quand tu pleures, je redeviens petite »
      • elle est fragile, elle est innocente.

      • Déterminé, parce qu’on comprend jusqu’où elle est prête à aller : « garde tes larmes, tu en auras peut-être besoin encore ».
         

    2. La Nourrice
       

      • Personnage naïf, ayant un rôle protecteur envers Antigone. Elle est bienveillante.
      • Elle a un rôle de substitution pour Antigone, elle remplace la mère (qui est Jocaste) : « Je me lève quand il fait encore noir, je vais à ta chambre, pour voir si tu ne t’es pas découverte en dormant et je ne te trouve plus dans ton lit ! », ou encore « Il va falloir te laver les pieds avant de te remettre au lit. »
      • elle a éduqué la jeune fille, mais sa vieillesse résignée s’oppose à la jeunesse énergique (et désespérée) d’Antigone.
         
    3. Le quiproquo
       
      Le quiproquo est un des rouages majeurs de cette scène.

      • il reprend le thème de l’interdit énoncé par Créon : le corps de Polynice, qui a fomenté un coup d’État, ne doit pas être enterré.
      • il porte sur le terme « amoureux » : Antigone sort en secret dans la nuit pour aller jeter de la terre sur son frère, mais la nourrice, naïve et innocente, pense qu’elle va retrouver un amant. Seul le spectateur, témoin et complice, sait que ce n’est pas une histoire d’amour, mais une histoire de mort… Cet « amant » est le frère d’Antigone.
      • Si elle répond « oui », c’est qu’elle aime son frère, et qu’elle va en effet le retrouver alors qu’elle n’en a pas le droit : le terme amant n’est donc pas tout à fait incorrect.
         
        [transition]
        La confrontation entre la jeune fille et la Nourrice fait ressortir les éléments qui invitent le lecteur à avoir de l’empathie pour Antigone : elle n’a pas de mère, son frère est condamné à ne pas avoir de sépulture, elle va mourir et elle le sait. Ce sont là donc tous les ingrédients du pathétique, qui vient renouveler la force tragique de la pièce.
         
  2. Une scène pathétique

    1. Un rapport maternel
       
      Le rapport privilégié entre Antigone et la nourrice sert à susciter de l’empathie chez le spectateur : il faut qu’il se projette dans Antigone, qu’il souffre avec elle. C’est le principe de la catharsis.

      • dans cette scène, Antigone dit adieu à la Nourrice (comme elle le fera avec tous ses proches, Hémon et Ismène) : rien n’est formulé, mais le spectateur le sait ;
      • le mensonge n’est pas un vrai mensonge (sur « l’amoureux ») : c’est une manière de préserver la Nourrice.
      • mais la jeune fille reste une jeune fille et Antigone finira par avouer qu’elle n’a pas d’autre « amoureux » que Hémon : l’âge particulièrement bas d’Antigone (15 ans) doit susciter la pitié.
         
    2. L’évocation des morts
       
      Cette évocation des morts est un des processus dramaturgiques les plus émouvants.

      • c’est Jocaste qui apparaît ici, à travers les paroles même de sa propre fille : « Elle te dira :  »Bonjour, nounou, merci pour la petite Antigone. Tu as bien pris soin d’elle » » .
      • ce procédé qui consiste à faire parler les morts (ou les choses dépourvues normalement de parole) se nomme prosopopée : la prosopopée permet de faire apparaître ce qui est invisible, ce qui n’est pas vu par le spectateur. C’est un procédé qui convoque l’imagination.
      • Polynice mort est également présent dans cette scène : on sait qu’Antigone est partie l’enterrer. Mais son nom n’apparaît pas. Le mort banni n’a pas le droit à un nom ! Le terme « amoureux » apparaît donc comme un subterfuge langagier qui reprend aussi le rapport traditionnel de l’amour et de la mort (Éros et Thanatos).
      • Il s’agit pour Anouilh de reprendre les grands principes de la tragédie.
         
    3. Le destin d’Antigone
       
      Enfin le pathétique est sensible à travers la mort annoncée d’Antigone.

      • « Garde tes larmes ; tu en auras peut-être besoin encore » Antigone dit cela à sa nourrice car elle sait qu’elle va mourir.
      • La tristesse et les pleurs de la nourrice annoncent la tragédie finale.
      • Mais toute la tragédie réside encore dans un non-dit, que symbolise l’aube « grise », cet entre-deux : le jour qui n’est pas encore venu, la nuit qui n’est pas encore finie. Le moment entre la vie et la mort.

 

Conclusion 

 

La force de cette scène réside donc dans l’évocation des morts. Jean Anouilh met en place une scène pathétique en utilisant le rapport intime entre Antigone et la Nourrice, figure de substitution de la mère, à travers l’évocation des morts (Jocaste, Polynice) et le destin inéluctable d’Antigone.

Mais nous constatons aussi que le décor renvoie à un moment symbolique de la tristesse. Cette aspect symbolique de la pièce est fondamental. Du pathétique, nous glissons lentement vers le tragique. De l’aube au soir, c’est-à-dire (selon la règle classique d’unité de temps – en 24h – de la tragédie), du début du jour vers sa fin…

 

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