Le texte : Épilogue de L’Étranger (1942), Camus

 

Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l’ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l’avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait l’air si certain, n’est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n’était même pas sûr d’être en vie puisqu’il vivait comme un mort. Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides. Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu’elle me tenait. J’avais eu raison, j’avais encore raison, j’avais toujours raison. J’avais vécu de telle façon et j’aurais pu vivre de telle autre. J’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela. Je n’avais pas fait telle chose alors que j’avais fait cette autre. Et après ? C’était comme si j’avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n’avait d’importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu’importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère ? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée ou que Marie qui avait envie que je l’épouse. Qu’importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ? Qu’importait que Marie donnât aujourd’hui sa bouche à un nouveau Meursault ? Comprenait-il donc, ce condamné, et que du fond de mon avenir… J’étouffais en criant tout ceci. Mais, déjà, on m’arrachait l’aumônier des mains et les gardiens me menaçaient. Lui, cependant, les a calmés et m’a regardé un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s’est détourné et il a disparu.

Lui parti, j’ai retrouvé le calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.

     

Commentaire Épilogue de L’Étranger

 

Introduction

 

  • Ce texte constitue la fin du roman, c’est ce qu’on appelle l’explicit.
  • Meursault, sans grande surprise, a été condamné à mort pour avoir assassiné un homme avec qui il avait eu une altercation sur la plage.
  • Nous sommes aux dernières heures de sa vie : c’est le moment où le prêtre vient confesser le condamné, c’est le moment où le condamné fait le bilan de sa vie.
  • Ici, il s’agit pas d’un bilan, mais d’une forme d’accomplissement paradoxal : la liberté vient avec la mort.

 

Problématique 

 

Comment la liberté pour Meursault vient-elle avec la mort ?

    

Plan 

    

1ère partie → Une révolte

2ème partie → Un accomplissement de soi

    

  1. La révolte

    1. Le refus de la religion
      • C’est d’abord la révolte que ce passage montre.
      • Le refus de la religion : « Je me suis mis à crier à plein gosier et je l’ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l’avais pris par le collet de sa soutane. ».
      • C’est le refus d’un au-delà, l’affirmation de la vie immanente, « hinc et nunc ».
      • Le prêtre appartient au système et à l’institution, comme le patron, comme l’avocat, comme le juge.
      • Il a renversement de la situation : celui qui fait partie de l’institution est comme mort, et le condamné commence à vivre : «  Il n’était même pas sûr d’être en vie puisqu’il vivait comme un mort. ».
      • C’est le processus de libération.
          
    2. La colère
      • C’est la première fois, et ce sera la dernière, que Meursault exprime véritablement ce qu’il pense, qu’il se met en colère.
      • Il lâche la bride à ses émotions : « Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. ».
      • Cette colère devient une grande joie (nous sommes toujours dans un renversement total) : « Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. ».
      • Il s’affirme enfin comme individu. Le « moi » s’exprime : « Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides. Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. ».
      • La colère lui permet de donner un sens à sa vie : c’est l’indignation.
           
    3. Une paix momentanée
      • L’Étranger vient illustrer la philosophie de l’absurde dont Camus est le héraut.
      • Face au caractère machinal de l’existence, aux institutions qui écrasent l’Homme, l’individu doit se constituer lui-même et donner sens à sa vie : « toute cette vie absurde que j’avais menée ».
      • Ce sont les sensations qui le guident, non les opinions : les souvenirs, les odeurs, les colères.
      • La révélation s’est faite chez Meursault de manière tragique : le soleil l’aveuglant lui fait commettre l’irréparable.
      • Mais c’est ici une paix, une tranquillité : le soleil a laissé place à la nuit étoilée : « je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage ».
      • C’est la nature : « des bruits de campagne », « des odeurs de nuit, de terre et de sel », « une marée », « le soir était comme une trêve mélancolique » « cette nuit chargée de signes et d’étoile », « rafraîchissaient mes tempes ».
      • Mais cette « merveilleuse paix » est momentanée → l’accomplissement de soi se fait, pour Meursault, contre la société : « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. ».
      • C’est en cela que L’Etranger est une tragédie.
               
        [transition]
                
  2. L’accomplissement de Meursault

    1. Un bilan
      • L’accomplissement de soi, la réalisation en tant qu’individu passe par le bilan de sa propre vie.
      • Après avoir renvoyé le prêtre, Meursault ressasse encore ses souvenirs : « l’enterrement de sa mère » (« maman »).
      • Il évoque aussi ses amis : « Salamano », « Masson », « Marie », « Raymond qui [fut] mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ».
      • Bilan négatif : critique de ses connaissances et, bien sûr, sa condamnation.
      • Mais aussi bilan positif : « j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore ».
      • Cette positivité se fait contre la société : «  Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. ».
              
    2. La réalisation de soi
      • Le roman s’est construit depuis le début sur un parcours initiatique.
      • D’abord la mort de la mère, qui laisse le fils seul au monde → il doit alors se constituer en tant qu’individu responsable.
      • Ensuite la mort de l’Autre (appelé dans le texte, l’Arabe) → symbolique, avec la mort d’autrui, il se découvre en tant qu’être différencié, unique, et encore une fois responsable.
      • Finalement, sa propre mort apparaît comme un accomplissement, une réalisation de soi.
      • Ce sont les stades de son émancipation symbolique.
      • C’est la prise de conscience du passé et du présent : « j’ai senti que j’avais été heureux et que je l’étais encore.
      • Nous pouvons donc parler de bonheur.
      • Un bonheur paradoxal puisqu’il n’a lieu que par la fin de la vie.
             
    3. Meursault, un anti-héros tragique
      • C’est ce qui fait de Meursault un anti-héros.
      • Mais le monologue final ajoute à cette impression.
      • Il ne se réconcilie pas avec le monde, mais avec soi-même : il sort du monde
      • Cela rappelle les tragédies grecques : Œdipe ou encore Médée qui tuent également et qui sont exclus de la société.

 

Conclusion 

 

  • L’Étranger relate le parcours initiatique d’un homme vers son propre accomplissement.
  • Mais cet accomplissement est tragique, puisqu’il ne se réalise que dans sa propre destruction.
  • Mais c’est aussi une liberté totale qui ne s’attache à aucune idéologie, et même pas à la vie.
  • Cette possibilité de la liberté totale est la réponse à l’absurdité de la vie.
  • Il faut enfin replacer le texte dans son contexte : nous sommes à l’époque de la colonisation, et Camus ressent l’absurdité de cette occupation militaire. Il interroge les institutions, les politiques, et l’Homme face à elles.

 

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