Le texte : Première partie, chapitre 8, Madame Bovary (1957), Flaubert

Emma Bovary qui a rêvé toute sa vie d’aventure et de grands sentiments et qui se morfond avec son mari, Charles Bovary, « aussi plat qu’un trottoir », est enfin invitée à un bal, par le marquis d’Andervilliers, au château de Vaubeyssard…

Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’âge, de toilette ou de figure.

Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires1 du satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses ; leurs favoris2 longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d’un large chiffre3, d’où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement4 assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues.

À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss-Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en Angleterre. L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.

L’air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On refluait dans la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue. Elle était là ; puis autour du bal, il n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin5, qu’elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents.

1 Les moires (du satin) : étoffe aux reflets changeants.

2 Favoris : ligne de barbe qu’on laisse pousser à partir des tempes de chaque coté du visage.

3 Un chiffre : des initiales.

4 Journellement : tous les jours.

5 Marasquin : liqueur à la cerise. 

 

Commentaire Partie 1 chapitre VIII de Madame Bovary

 

Introduction

 

L’histoire tragique d’Emma Bovary, née Rouault, inspirée à Flaubert par un fait réel, est une histoire universelle, celle du rêve de jeunesse qui se brise sur l’ennui de l’âge adulte. Passionnée par la lecture des romans, passionnée par nature, Emma épouse, afin de quitter son milieu paysan, un jeune médecin dont la carrière semble prometteuse, mais qui s’avérera d’une médiocrité désespérante. Ainsi, pour tromper son ennui, elle trompera son mari, puis ne voyant plus aucune possibilité de s’échapper, il finira par fuir définitivement, en ingurgitant de l’arsenic.

Le bal décrit dans cette scène avait été longtemps rêvé et désiré par Emma. Le marquis d’Andervilliers l’avait invitée, elle et son mari, au château de la Vaubeyssard, pour remercier Charles de ses services. Attendue depuis toujours, il se révèle cependant décevant et joue un rôle déterminant dans le processus de désillusion qui mène Emma au suicide.

En quoi cette scène de bal est-elle une désillusion aux conséquences tragiques ?

Pour le comprendre, nous étudierons dans une première partie la description du bal, ce qui nous permettra dans une seconde partie de nous intéresser à la critique flaubertienne. 

 

Développement

 

  1. Un bal fastueux

    1. Le luxe et le rêve
       

      Nous entrons dans un monde merveilleux de luxe qui correspond a priori aux attentes d’Emma Bovary, qui répond à ses rêves romanesques. C’est sur le luxe que se concentre la description : le luxe et la richesse des objets et des personnes.

      Ainsi, les « quelques hommes » qui « se distinguaient de la foule » présentent toutes les marques habituelles de la richesse : des habits « mieux faits », « plus souples », des cheveux « lustrés par des pommades plus fines ». L’usage répété de l’adverbe « plus » esquisse un univers hyperbolique où tout est exagéré. Les matières évoquées sont précieuses (« porcelaine », « satin », « mouchoirs brodés »), ainsi que la nourriture : « Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil ». La glace, évidemment, à cette époque, est un produit de luxe, et la « coquille de vermeil » un objet rare (la nourriture tient une place importante dans ce texte : le narrateur précise même que les hommes riches du début du texte ont « un régime discret de nourritures exquises »).

      Enfin, comme il fait trop chaud, et que « l’air du bal [est] lourd » (à cause des fumées certainement), « un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres » : summum d’une richesse qui est aussi un gaspillage.

      Cette richesse s’oppose à la pauvreté de l’enfance d’Emma : les « nourritures exquises » et la « glace au marasquin » contrastent avec « les terrines de lait » qui reviennent alors à la mémoire de la jeune femme.

      Enfin, les sujets des conversations tournent autour de voyages lointains (« Italie », « Saint-Pierre », c’est-à-dire Rome, « Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines », « Gênes ») et d’activités réservées à l’élite : l’équitation.

      Voyages, richesse, luxe, Emma se confronte à la réalité de son rêve…

       

    2. Un monde de sensations

      Dans cet univers magique, nous voyons donc que la primauté est donnée aux sensations, contre la raison.

      C’est un des passages qui nous permet à la fois de mieux comprendre le personnage d’Emma Bovary mais aussi de nous attacher, de nous identifier à elle.

      En effet, ce ne sont pas des idées (toujours sujettes aux débats), mais des sensations qui sont décrites par Flaubert : nous pénétronsla sensibilité profonde du personnage. Nous sommes perdus avec elle dans ce monde merveilleux. La vue est évidemment très présente, mais aussi l’ouïe (« Emma écoutait », « au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut le jardin ») et même le goût, avec le « lait de la laiterie » et la « glace au marasquin ».

      C’est un monde indéterminé, où rien n’est précis, rien n’est rationnel. Les groupes se dessinent de manière grossière : « Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’âge, de toilette ou de figure. » Il y a « quelques hommes » et une « foule ». Les invités, hommes et femmes, n’ont pas de physionomies propres : ils sont décrits selon leurs attributs (habits et manières), leur physique se limite à « un air de famille ». Ils sont désignés par le pronom impersonnel « on » : « On entourait un tout jeune homme… », « L’un se plaignait de… ; un autre, de… ».

      Les stimuli sensoriels sont si nombreux et puissants que madame Bovary s’y perd, et ne parvient pas à s’inscrire dans la réalité du bal, dans son déroulement.

    3. Un « topos » romanesque

      Enfin, il faut rappeler que la « scène du bal » est un topos de la littérature, c’est-à-dire un lieu commun, un épisode qui revient de manière traditionnelle dans le roman. Qu’il nous suffise d’évoquer le grand classique de Madame de La Fayette (que n’a pas manqué de lire Emma) La Princesse de Clèves où la scène du bal est le cadre de la rencontre entre l’héroïne et le duc de Nemours.

      Le bal est un moment de fête, qui est synonyme dans l’imaginaire d’Emma de passion et d’aventure amoureuse. Il s’oppose dans le texte à la réalité des « paysans » qui regardent par les fenêtres le bal, sans y participer. Monde paysan dont est issu Emma… Le bal n’est pas ici l’occasion d’une rencontre merveilleuse puisque Emma n’appartient pas au même monde. À tel point qu’elle ne comprend pas ce que les gens se racontent : « Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas. » Elle est à la fois intruse et passive.

      Flaubert actualise donc ce topos romanesque, le renouvelle, s’en joue, et en fait le lieu d’un isolement de son héroïne : elle rêve, elle mange, elle se souvient, mais elle ne participe pas au grand rêve.

      [transition]
      Monde du luxe, de la richesse, du divertissement, la scène du bal est à la fois une découverte pour Emma et un topos littéraire pour le lecteur. C’est par là que le doute vient s’insinuer sur la véritable valeur de cette description.
       

  2. La critique flaubertienne

    1. Un monde factice et malade
       

      Il ne faut pas prendre cette description au pied de la lettre, mais l’interpréter : ce monde de rêve est un monde surtout factice. Ce qui faisait rêver Emma Bovary s’avère être un monde vide, fade et superflu, ce dont elle a plus ou moins vaguement conscience.

      C’est ce que révèlent le deuxième paragraphe et la description des invités. Ce ne sont pas les qualités propres des invités qui sont ici décrites (physionomies, pensées, réflexions, caractères), mais des attributs secondaires : les objets, les matières, comme nous l’avons dit. Il y a une même une automatisation de l’homme : « leur cou tournait à l’aise ». Ce monde est factice parce que les gens qui le peuples le sont : ils n’ont pas d’âge précis (« de vingt-cinq à quarante ans », « ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes »), et par cette attention portée seulement aux matières et objets, ils sont déshumanisés.

      En plus, c’est la maladie qui règne sur ces êtres, comme le prouve cette pâleur fantomatique qui revient dans toute le texte : «  Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines », « une jeune femme pâle ». Même le décor est contaminé par cette maladie : « les lampes pâlissaient ».

      Le symbole de ce trompe-l’œil généralisé est le bris de vitres à la fin de notre passage. Le verre, comme la fenêtre (et même, si on pense à Lewis Carroll, le « miroir », et ne sommes-nous pas dans un monde de « miroir aux alouettes »?), sont les symboles de la frontière, de l’irréel. C’est quand on brise la vitre que Emma retrouve ses origines, sa famille, d’où elle vient, la matière épaisse du lait et de la crème…

      Ces « éclats de verre » invitent le lecteur lui-même à traverser le texte pour en comprendre le sens véritable (ce que Rabelais appelait déjà « la substantifique moelle »).

       

    2. L’ironie
       

      Mais ce qui permet surtout de faire sentir cette superficialité du bal et de ses invités, c’est l’ironie.

      Cette tonalité ironique traverse tout le texte (comme il traverse tout le roman), mais nous pouvons relever quelques passages révélateurs.

      D’abord, au début du texte, quand le narrateur relève « l’air de famille » des hommes « disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes ». Cette première remarque souligne à la fois l’entre-soi du monde aristocratique, mais aussi les ressemblances exagérées entre les membres du même famille, dues aux mariages consanguins (encore le thème de la maladie à travers la dégénérescence).

      Ensuite, dans le deuxième paragraphe, la description des mœurs des aristocrates est particulièrement critique : « Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues. » Ils sont blasés, ils sont hypocrites (c’est ce que souligne l’antithèse entre « leurs manières douces » et « cette brutalité particulière que communique la domination »), ils sont « vains ».

      Enfin, et c’est peut-être le passage à la fois le plus ironique et le plus drôle, dans tout le troisième paragraphe quand sont reportées les conversations. En effet, ces conversations ne sont qu’une accumulation de clichés vides de sens ou d’intérêt : ce que ce « cavalier en habit bleu » et cette « jeune femme pâle » admirent en Italie, c’est la « grosseur » des piliers…

      Puis, nous avons une série d’autres clichés tout aussi vides : « Tivoli, le Vésuve, Castellamere et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune ». Les « roses » et le « clair de lune » qui font rêver les jeunes gens…

      L’évocation des courses de chevaux est une critique également acerbe : « un tout jeune qui (…) avait gagné deux mille louis à sauter un fossé » : le sport hippique est réduit à « sauter un fossé ».

      Derrière une description a priori positive, se dissimule donc des remarques désapprobatrices.

       

    3. Une régression symptomatique
       

      La finesse flaubertienne vient se concentrer sur cet événement tout à fait particulier, et pourtant à première vue anodin, de la réminiscence, qui est une forme de régression enfantine : « Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie. »

      Outre le style indirect libre qui permet une liberté de propos (nous sommes à la fois dans les pensées d’Emma – qui sont, pour l’époque, indécentes et qui vaudront à Flaubert un procès – et dans celles du narrateur), nous avons ces « fulgurations » de la réminiscence, qui est déjà une préfiguration des mises en lumière de l’inconscience.

      Ce surgissement du passé est déclenché par les bris de verre : « au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. » Le rythme de la narration s’accélère : on passe de l’imparfait au passé simple : « des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Berteaux lui arriva. » L’adverbe « alors » marque bien une rupture qui est celle d’un choc. La phrase du souvenir est à la fois marquée par des sonorités enfantines (une allitération en [m] significative : « ferme », « mare », « pommiers », « elle-même, comme autrefois, écrémant ») qui évoquent aussi le souvenir – absent – de la mère (la « mare ») par rapport au père, et par les matières enfantines, premières, presque fécales, qui sont évoquées : « écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie ». Le contraste est fort et plonge Emma dans une attitude contemplative, passive : ce n’est plus la lumière qui domine, mais l’ombre (« il n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste »), et le dernier geste hésite entre la pâmoison de plaisir et une forme d’agonie qui préfigure celle du drame final : elle « fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents ». Le rêve d’Emma se brise contre la banalité du réel, contre la réalité de sa vie passée et présente.

       

Conclusion 

 

Ce passage qui apparaît d’abord comme une joyeuse scène de bal est en fait le prétexte pour Flaubert de critiquer de manière acerbe le monde de l’aristocratie, comme il critique par ailleurs la bourgeoisie, et même la paysannerie. Rien n’échappe à son ironie.

Mais, c’est dans l’évolution du personnage d’Emma, un passage clef : une désillusion quant à un de ses plus grands rêves. Avec subtilité, Flaubert laisse percevoir cette discordance irrémédiable entre Emma et le monde dans lequel elle vit : c’est un des épisodes qui la conduiront jusqu’à l’issue fatale…

 

Partagez

Facebooktwittergoogle_pluspinterestlinkedinmail

Des ebooks de méthodologie pour aller plus loin

Avec ces ebooks vous apprendrez la bonne méthode, pourrez travailler pas à pas sur des exemples, et étudier des corrigés d'épreuves précédentes.

Comment réussir son écrit d'invention pour le BAC ? Comment réussir  la question corpus et l'écrit d'invention  Comment faire un commentaire de texte pour le BAC de français Comment faire un commentaire de texte et la question corpus