Le texte : La Fontaine, Fable « La laitière et le pot au lait » livre VII, 9

 

Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait
        Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
        Cotillon simple, et souliers plats.
        Notre laitière ainsi troussée
        Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l’argent,
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
        « Il m’est, disait-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
        Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
        Sa fortune ainsi répandue,
        Va s’excuser à son mari
        En grand danger d’être battue.
        Le récit en farce en fut fait ;
        On l’appela le Pot au lait.

        Quel esprit ne bat la campagne ?
        Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
        Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
        Tout le bien du monde est à nous,
        Tous les honneurs, toutes les femmes.
        Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
        Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
        On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
        Je suis gros Jean comme devant.

 

Commentaire La laitière et le pot au lait

 

Introduction

 

  • Le poème est extrait du recueil Les Orientales, de Victor Hugo, publié en 1829
  • Il prend comme sujet un fait récent : le massacre de la population d’une île grecque par les Turcs
  • Cela permet à Victor Hugo d’allier le goût pour l’exotisme à un sujet politique
  • Mais c’est aussi une dénonciation de la guerre et de la violence, dans un esprit pacifiste

 

Problématique 

   

Quelle morale se dégage de la mésaventure de la laitière ?

   

Plan 

   

1ère partie → la mésaventure de la laitière

2ème partie → quelle morale ?

   

  1. La mésaventure de la laitière

    1. La laitière
      • le personnage de la laitière concentre l’attention
      • c’est une jeune femme, paysanne puisqu’elle fabrique du lait
      • avec un prénom familier « Perrette »
      • le portrait de ce personnage est sympathique, elle est jeune, dynamique, belle
      • pour nous la rendre encore plus familière, La Fontaine utilise le pronom possessif en la désignant : « notre laitière ».
      • la Fontaine cherche à plaire
      • et à rendre encore plus terrible sa chute…
           
    2. La chute

      • L’événement de la fable est évidemment cette « chute » que fait la pauvre laitière
      • tout contribue à amener l’accident : « elle allait à grands pas »
      • puis il y a une confusion entre la réalité et le rêve : les verbes d’action désignent aussi bien ce qu’elle fait physiquement que dans son imagination
      • « elle allait », puis elle « comptait », elle « employait », elle « achetait ».
      • c’est un crescendo dans le rythme mais aussi dans les marchandises : œufs → « poulets »→ « cochon »→ « porc »→ « vache »→ « troupeau »
      • elle arrive au paroxysme en étant « transportée » → hyperbolique
      • l’accumulation amène la chute : « Le lait tombe ».
      • « adieu veau, vache, cochon, couvée »→ L’asyndète mime la rapidité et la soudaineté de l’accident.
           
    3. Les maximes
      • cette histoire donne lieu à plusieurs maximes
      • « Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux »
      • « Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même, / Je suis gros Jean comme devant »
      • mais il n’y a pas de morale
      • la morale est implicite
      • ce sont de grands thèmes qui sont évoqués ici : l’argent, l’amour et la gloire aussi
      • ces thèmes sont les vanités chrétiennes
      • la Fontaine se fait pleinement moraliste
             
        [transition]
           
  2. Quelle morale ?

    1. Une morale implicite
      • la morale est implicite, c’est-à-dire qu’elle n’est pas clairement exprimée
      • la morale est non seulement implicite mais elle est ambivalente
      • a priori La Fontaine condamne la rêverie
      • mais il en fait aussi l’éloge : « Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux »
      • en rendant le personnage de Perrette sympathique, La Fontaine rend plus difficile une critique directe de sa rêverie
      • en fait, il constate plus qu’il ne critique
      • ce n’est pas une attitude qu’il stigmatise, mais la condition humaine
      • la vision est passablement pessimiste
           
    2. L’usage de l’ironie
      • La Fontaine parsème son texte d’ironie
      • il utilise des formules ironiques à l’encontre de Perrette :
      • « La dame de ces biens » → « dame » alors qu’elle est paysanne
      • « Sa fortune ainsi répandue » → « fortune » alors qu’il ne s’agit que d’un rêve
      • il fait rimer « marri » et « mari » → la tristesse / la violence
      • la formule « adieu veau vache cochon » a aussi une tonalité ironique
      • c’est le contraste entre la sympathie que ressent le lecteur et son étourderie qui est amplifié par cette ironie acerbe
           
    3. Le grand moraliste
      • La Fontaine ne prend pas réellement partie
      • on peut tout à fait lire la fable de deux manières différentes
      • mais sa structure est précise : un récit puis une réflexion
      • la réflexion est savante → nombreuses références
      • « Qui ne fait châteaux en Espagne ? » → Don Quichotte, le personnage de Cervantès
      • « Picrochole » → Rabelais
      • « Pyrrhus » est le roi d’Épire qui devient le prétendant d’Andromaque, la femme d’Hector, chef vaincu des Troyens → sans doute une référence à Racine
      • le « Sophi » → dignitaire de l’Empire ottoman → exotisme à la mode
      • le message est universel : La Fontaine parle de la condition de l’homme, non plus de la faiblesse de son caractère
           

Conclusion 

    

  • Critique ou de éloge de la rêverie, il n’y a pas à trancher
  • c’est une considération d’ordre générale sur la nature humaine que développe ici La Fontaine
  • il s’élève au rang de moraliste, voire de philosophe
  • il cherche à atteindre cette ambition plusieurs fois revendiquée dans les Fables
  • cette importance est aussi sensible à travers l’expression « adieu, veau, vache, cochon », devenue proverbiale…

 

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