Le texte : la Révélation (chapitre VII), Pierre et Jean (1888), Maupassant

 

        — Je dis qu’on n’accepte pas la fortune d’un homme quand on passe pour le fils d’un autre.

        Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l’insinuation qu’il pressentait :

        — Comment ? Tu dis… répète encore ?

      — Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, que tu es le fils de l’homme qui t’a laissé sa fortune. Eh bien ! un garçon propre n’accepte pas l’argent qui déshonore sa mère.

       — Pierre… Pierre… Pierre… y songes-tu ?… Toi… c’est toi… toi… qui prononces cette infamie ?

      — Oui… moi… c’est moi. Tu ne vois donc point que j’en crève de chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de honte et de douleur, car j’ai deviné d’abord et je sais maintenant.

      — Pierre… Tais-toi… Maman est dans la chambre à côté ! Songe qu’elle peut nous entendre… qu’elle nous entend…

        Mais il fallait qu’il vidât son cœur ! et il dit tout, ses soupçons, ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l’histoire du portrait encore une fois disparu.

        Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases d’halluciné.

       Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce voisine. Il parlait comme si personne ne l’écoutait, parce qu’il devait parler, parce qu’il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de crever, éclaboussant tout le monde. Il s’était mis à marcher comme il faisait presque toujours ; et les yeux fixes devant lui, gesticulant, dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des retours de haine contre lui-même, il parlait comme s’il eût confessé sa misère et la misère des siens, comme s’il eût jeté sa peine à l’air invisible et sourd où s’envolaient ses paroles.

 

Commentaire La Révélation de Pierre et Jean

 

Introduction

 

  • ce texte est extrait du chapitre VII de Pierre et Jean publié en 1889
  • c’est le moment le plus dramatique du roman
  • Pierre qui a découvert la vérité sur les véritables origines de son petit frère Jean va lui révéler.
  • c’est le moment de la confrontation entre les deux frères que tout différencie.
  • ce moment est d’autant plus dramatique que la mère, dans la pièce adjacente, entend tout ce qui se dit, sans se montrer
  • ce moment de la révélation est symptomatique de l’esprit dans lequel est ancré le livre

 

Problématique 

   

En quoi cette scène révèle l’esprit bourgeois que critique Maupassant ?

    

Plan 

   

1ère partie → la confrontation entre les deux frères

2ème partie → une critique ?

   

  1. La confrontation entre les deux frères

    1. Le dynamisme
      • C’est une des scènes clef du roman, Maupassant cherche à en faire une scène dynamique
      • c’est un dialogue
      • la teneur de ce dialogue est la suivante : Pierre apprend à Jean que son père n’est pas Monsieur Roland, mais Léon Maréchal, l’ami de la famille qui lui a légué toute sa fortune
      • Madame Roland a donc été infidèle…
      • pour rendre cette scène plus réaliste, proche du théâtre, Maupassant accorde donc une grande place au dialogue
      • il utilise aussi un niveau de langue courant : « Je dis qu’on n’accepte pas la fortune d’un homme quand on passe pour le fils d’un autre », « Comment ? Tu dis… répète encore ? », etc.
      • c’est la simplicité et le naturel qui prédominent
      • + ponctuation expressive : points d’exclamation, points de suspension, hésitations, répétition, etc : « Pierre… Pierre… Pierre… y songes-tu ? »
           
    2. Une confrontation attendue
      • cette confrontation entre les deux frères était attendue depuis le début du roman
      • elle était attendue par le lecteur et préparée par la narration
      • Pierre semble être le seul de la famille à ressentir de véritables sentiments : « Tu ne vois donc point que j’en crève de chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de honte et de douleur, car j’ai deviné d’abord et je sais maintenant. »
      • les autres personnages, notamment Monsieur Roland et Jean, semblent dépourvus de véritables interrogations
      • au fond, peut-être ont-ils raison : est-ce que l’infidélité de la mère est un véritable drame ?
      • Pierre est peut-être surtout jaloux → c’est un motif mesquin, qu’il cherche en vain à transformer en drame familial
           
    3. La place du lecteur
      • Maupassant prend le lecteur à témoin de cette médiocrité et de cette mesquinerie
      • le discours indirect libre donne une vue d’ensemble du drame qui se joue
      • mais permet aussi la distance
      • c’est le personnage de la mère qui appelle cette mise à distance : comme le lecteur, elle est le témoin caché : « Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce voisine ».
              
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  2. La valeur critique de cette scène

    1. Un passage central
      • ce passage met en évidence la souffrance de Pierre
      • la montée dramatique est soignée : la mise en scène (avec la mère comme témoin à la fois présente et absente) joue sur l’intensité des émotions
      • mais est-ce vraiment crédible ? Est-ce véritablement un drame qui se joue ?
      • Pierre cherche à culpabiliser Jean
      • il est en colère et perd le contrôle de son discours
      • on passe du discours direct au discours indirect libre : « Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases d’halluciné »
      • le délire dépasse la seule raison de l’indignation filiale.
            
    2. La peinture d’une détresse mentale
      • Maupassant semble critiquer la mesquinerie de Pierre : il cherche à culpabiliser Jean, non pas à se sentir mieux
      • pourtant un autre intérêt de Maupassant surgit dans cette scène : la peinture de la détresse mentale
      • on trouve le vocabulaire de la maladie : « souffert », « plaie », « tumeur », « misère ».
      • le mal est aussi mental que physique → Pierre devient fou
      • hyperboles : « halluciné », « éclaboussant tout le monde », « une frénésie de désespoir », etc.
      • cela annonce Le Horla
      • le drame familial semble devenir un prétexte à l’évocation de la folie mentale
            
    3. Un théâtre de boulevard
      • la scène est ambivalente : à la fois démonstration de la folie latente chez Pierre mais aussi critique de ce drame bourgeois
      • rappelle le théâtre de boulevard : l’intrigue tourne autour d’une simple histoire de famille, d’une simple histoire d’adultère
      • la scène est théâtralisée : il y a un espace scénique délimité. La chambre avec la mère « dans la chambre à côté » (« Songe qu’elle peut nous entendre… »)
      • la gestuelle est indiquée dans le texte : « Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré », Pierre « s’était mis à marcher », etc.
      • Pierre s’adresse aussi bien à Jean qu’à sa mère
      • il cherche à culpabiliser ses deux proches, de manière égoïste
      • alors que la situation, depuis l’héritage de Jean, est de toute façon assez évidente.
            

Conclusion 

 

  • scène centrale du roman → scène de la révélation
  • pourtant, c’est surtout une scène de la critique de la médiocrité et de l’égoïsme de Pierre
  • et aussi une scène où Maupassant peut aborder le thème de la folie
  • il use pour cela de la modernité du roman : dynamisme, théâtralité, moralité.
  • c’est l’ambivalence qui prédomine → une ambivalence qui se construit sur la dualité → rappelle le titre « Pierre et Jean », annonce la schizophrénie du Horla.

 

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