Le texte : Incipit de Pierre et Jean (1888), Maupassant

 

« Zut ! » s’écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d’heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l’eau, et soulevant par moments, d’un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.

Mme Roland, assoupie à l’arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers son mari :

« Eh bien,… eh bien,… Jérôme ! » Le bonhomme, furieux, répondit :

« Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n’ai rien pris. On ne devrait jamais pêcher qu’entre hommes ; les femmes vous font embarquer toujours trop tard. » Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l’un à bâbord, l’autre à tribord, chacun une ligne enroulée à l’index, se mirent à rire en même temps et Jean répondit :

– Tu n’es pas galant pour notre invitée, papa. »

M. Roland fut confus et s’excusa :

« Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J’invite les dames parce que j’aime me trouver avec elles, et puis, dès que je sens de l’eau sous moi, je ne pense plus qu’au poisson. » Mme Roland s’était tout à fait réveillée et regardait d’un air attendri le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura :

« Vous avez cependant fait une belle pêche. » Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup d’œil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d’écailles gluantes et de nageoires soulevées, d’efforts impuissants et mous, et de bâillements dans l’air mortel. Le père Roland saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler jusqu’au bord le flot d’argent des bêtes pour voir celles du fond, et leur palpitation d’agonie s’accentua, et l’odeur forte de leur corps, une saine puanteur de marée, monta du ventre plein de la corbeille.

Le vieux pêcheur la huma vivement, comme on sent des roses, et déclara :

« Cristi ! ils sont frais, ceux-là ! » Puis il continua : « Combien en as-tu pris, toi, docteur ? » Son fils aîné, Pierre, un homme de trente ans à favoris noirs coupés comme ceux des magistrats, moustaches et menton rasés, répondit : « Oh ! pas grand-chose, trois ou quatre. » Le père se tourna vers le cadet : « Et toi, Jean ? » Jean, un grand garçon blond, très barbu, beaucoup plus jeune que son frère, sourit et murmura : « A peu près comme Pierre, quatre ou cinq. » Ils faisaient, chaque fois, le même mensonge qui ravissait le père Roland.

 

Commentaire Incipit de Pierre et Jean

 

Introduction

 

  • Cet extrait est le début du roman de Maupassant, Pierre et Jean, publié en 1887.
  • Il raconte une histoire de famille de province.
  • La scène se passe au Havre. Deux frères, Pierre et Jean, que tout différencie, entrent en compétition lorsqu’il s’agit dépouser une jeune veuve, Madame Rosémilly.
  • Cette rivalité est amplifiée par un héritage étrange que touche Jean, mais pas Pierre, d’un ami de la mère. Rapidement celui découvrira la vérité…
  • Le roman débute sur une scène de pêche.

 

Problématique 

 

Que nous apprend cet incipit ?

      

Plan 

       

1ère partie → la partie de pêche

2ème partie → la rivalité entre les deux frères

          

  1. La partie de pêche

    1. Un incipit original
      • Cet incipit est original : il commence en plein milieu d’une action, ce qu’on appelle in media res.
      • Le premier mot est « Zut ! ».
      • Langage familier + interjection → interpelle le lecteur.
      • Surprise et dynamisme → la curiosité du lecteur est stimulée.
      • Mais nous trouvons aussi la présentation des personnages principaux : « le père Roland », Mme Roland, « Mme de Rosémilly ».
      • Le décor est champêtre : il s’agit d’une scène de pêche.
      • Nous sommes dans un milieu bourgeois de province.
            
    2. Dynamisme de la scène
      • Le roman se veut moderne et dynamique.
      • Le premier mot, « zut », donne le ton.
      • Les descriptions sont brèves.
      • Ce qui est privilégié est l’action des personnages : « les yeux fixés sur l’eau, et soulevant par moments, etc », « Mme Roland assoupie à l’arrière du bateau (…) se réveilla, et tournant la tête », etc.
      • La place du dialogue est importante.
      • Mais c’est l’ennui qui prime : le monde bourgeois est un monde de l’ennui.
      • La pêche n’est pas un hobby fort en émotions.
      • Il y a une allégorie des poissons agonisants : « le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d’écailles gluantes et de nageoires soulevées, d’efforts impuissants et mous, et de bâillements dans l’air mortel ».
      • Ces poissons sont les protagonistes de ce monde bourgeois.
      • Le vocabulaire reprend ce thème de l’ennui : « vaguement », « gluantes », « efforts impuissants et mous », « bâillements dans l’air mortel ».
            
    3. La place du narrateur
      • C’est la place du narrateur qui permet de mettre en place l’intrigue.
      • Il est en effet omniscient : il sait tout.
      • Il présente les personnages, en indiquant leur lien de parenté : « Son fils aîné, Pierre, etc ».
      • Il pénètre jusque dans les pensées → par exemple Mme Roland : « le large horizon de falaises et de mer ».
      • Cette omniscience et cette liberté du narrateur permet d’introduire des remarques ironiques.
      • C’est l’ennui « mortel ».
                 
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  2. La rivalité entre les deux frères

    1. L’intrigue
      • L’intrigue est déjà sensible dans ces quelques premières lignes.
      • Milieu médiocre, marqué par l’ennui de l’activité (la pêche), par l’absence de conversation, par une certaine vulgarité : « zut », « cristi », « je suis comme ça. J’invite les dames parce que j’aime me trouver avec elles, et puis, dès que je sens de l’eau sous moi je ne pense plus qu’au poisson. ».
      • On devine que c’est Madame Rosémilly qui concentre l’attention.
      • Cette sortie est un prétexte pour que Madame Rosémilly et un des deux frères fassent connaissance…
      • C’est l’élément perturbateur, l’intrigue du roman.
           
    2. Les personnages
      • Nous avons, en quelques notations, la description des personnages.
      • Monsieur Roland (« Jérôme »), colérique, ridicule, vulgaire.
      • Madame Roland : effacée, rêveuse, frustrée.
      • Les fils, « Pierre et jean », enfantins, soumis à leur père.
      • Madame Rosémilly, intéressée, vide.
      • C’est une critique féroce du monde bourgeois que fait Maupassant, sans pour autant attaquer frontalement ses personnages : tout est dans le sous-entendu et l’ironie.
      • Influencé par Zola, il inscrit son roman dans un milieu réaliste, contemporain, inscrit précisément dans un contexte géographique et social.
      • C’est le roman naturaliste.
             
    3. Une confrontation
      • D’emblée les deux frères sont opposés : « l’un à bâbord, l’autre à tribord ».
      • Ils sont également physiquement différents : Pierre a des « favoris noirs coupés ceux des magistrats, moustaches et menton rasés », Jean, le plus jeune est « blond, très barbu », « beaucoup plus jeune ».
      • Ils sont opposés socialement : on sait que Pierre est docteur, tandis que Jean, « beaucoup plus jeune » ne semble pas avoir de métier.
      • Cette opposition s’amplifiera dans les pages suivantes.
      • La tension, symbolisée par cette agonie des poissons, est sensible, à travers l’ennui et le marasme, dès cette première page.

 

Conclusion 

 

  • C’est un incipit étonnant : le roman débute sur au milieu d’une scène.
  • Mais il est marqué par l’ennui.
  • Nous trouvons les principaux éléments d’un incipit traditionnel : lieu, époque, personnages.
  • Et aussi l’intrigue : une histoire de mariage, une rivalité entre frères…
  • Maupassant suit la leçon de Zola dans ce roman naturaliste.

 

 

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