Sujet de dissertation

                Quel est le but de La Fontaine en écrivant les Fables ?

 

 

Dissertation rédigée

 

Introduction

 

            Parce qu’elles semblent d’une lecture assez simple, malgré la langue du XVIIe siècle, parce qu’elles mettent souvent en scène des animaux, parce que les morales semblent claires et sont devenues proverbiales, on a souvent fait des Fables de la Fontaine une œuvre pour adolescents, voire même pour enfants. Mais s’arrêter à cela serait méconnaître profondément l’intérêt et la portée d’une œuvre majeure, qui appartient depuis longtemps au patrimoine littéraire mondial.

            Quel est l’enjeu réel des fables écrites par La Fontaine ?

            Nous ne sommes pas dupes : le but, nous le savons, est de « plaire » et d’ « instruire », ce qui vient de la formule latine « placere et docere ». Mais dire cela ne suffit pas : il faut comprendre comment cela fonctionne, et ce que cela implique. C’est pourquoi nous étudierons dans un premier temps le plaisir des fables, pour mieux comprendre, dans une seconde partie, leur(s) sens profond(s), ce qui est « enseigné ».

 

I – « Placere »

 

A – L’art ancestral de l’apologue

            Si on assimile un peu trop vite les fables à la littérature de jeunesse, il faut d’abord contextualiser la production et la diffusion de l’œuvre pour en comprendre les enjeux.

            Nous sommes au XVIIe siècle, siècle de Louis XIV, le roi Soleil. La production artistique, dont la littérature, est destinée à un public cultivé et privilégié économiquement. La culture appartient au pouvoir, et sans l’appui de « mécènes » et de « protecteurs », toute production est impossible. C’est ainsi que La Fontaine dédie la première fable de chacun de ses livres à un personnage important : Madame de Montespan (la favorite du roi : c’est donc un moyen indirect de toucher le souverain) ; à Monseigneur le Dauphin (le fils du roi Louis XIV et de la reine Marie-Thérèse) ; à Monseigneur le Duc de Bourgogne (le livre XII) ; ou encore à Madame de la Sablonnière.

            C’est souvent dans ces fables que La Fontaine précise ses inspirations. Ainsi, dès la dédicace du premier livre, le principal modèle est explicité : « Je chante les héros dont Ésope est le père ». Il précise même le rôle de ses fables, et l’utilisation d’animaux : « Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons : / Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes ; / Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » « Plaire » pour « instruire », à travers les « animaux », l’humour (« même les poissons »…), voire l’ironie. En effet, la formule « Je chante les héros » est une parodie des débuts des poèmes épiques, comme L’Iliade où Homère se donne comme tâche de chanter Achille et la guerre de Troie. C’est par la parodie que La Fontaine veut toucher, amuser, instruire.

            Mais évoquer Ésope, c’est se placer sous l’autorité d’un auteur antique. Cette dédicace s’adresse aussi bien à la cour (et aux courtisans qui seront souvent visés par le moraliste), qu’aux savants, c’est-à-dire aux autres littérateurs. La Fontaine veut s’inscrire dans la tradition, être légitime, être reconnu comme un grand auteur. L’apologue (qui est le nom littéraire et technique de la fable) est en effet un genre ancestral, présent dans de nombreuses traditions littéraires à travers l’espace et le temps, tradition dans lesquelles puise, plus ou moins explicitement, Jean de La Fontaine. Ainsi les sources de La Fontaine font partie d’un véritable patrimoine mondial. Ésope donc, et la tradition greco-latine (pour « la Cigale et la Fourmi », « Les Membres et l’estomac », « Démocrite et les Abdéritains » par exemple), mais il est aussi le continuateur de la tradition médiévale (« Le Corbeau et le Renard » apparaît dans le Roman de Renart) ; enfin, il est tributaire des traditions indienne et arabe (« Les Animaux malades de la peste », « Les Poissons et le Cormoran », « Le Chat et le Rat », « La Lionne et l’Ourse », etc) qui sont expertes dans le genre de l’apologue.

 

B – Une poétique de la fable

            Mais il y a aussi un aspect plaisant de la fable qui lui est propre, c’est-à-dire qui dépend de sa composition : c’est la poétique de la fable.

            Il faut plaire, et cela passe aussi par la forme. La fable réclame la concision, et une dynamique de lecture efficace. Dans la fable « La Laitière et le pot au lait », par exemple, nous avons dans les trois premiers vers toute l’essence de la fable qui va suivre : « Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait / Bien posé sur un coussinet, / Prétendait arriver sans encombre à la ville. » Présentation du personnage : « Perrette », prénom hypocoristique (grâce au suffixe « -ette »), qui déjà nous présente un personnage pour qui nous avons de la sympathie ; « le Pot au lait », objet qui permet le rêve (tout ce qu’elle pourra acheter en le revendant) ; et la situation critique, avec « prétendait arriver sans encombre à la ville » : toute la fragilité de la démarche tient dans ce verbe « prétendait » qui laisse deviner au lecteur attentif le drame qui va se jouer…

            Nous sommes dans une forme versifiée, qui est donc une forme poétique. La versification a  un rôle essentiel dans le récit. Ce qui caractérise la versification des fables est l’hétérométrie : les vers ont des longueurs différentes qui viennent toujours épouser le sens ou l’impression qu’ils doivent dégager. Vers courts pour l’action, vers longs pour les sentiments (le lyrisme) : c’est le cas, par exemple, dans la fable « Les deux pigeons » : l’aventure du voyage est rythmée par des vers courts et nerveux (« La Volatile malheureuse, /Qui, maudissant sa curiosité, / Traînant l’aile et tirant le pié, / Demi-morte et demi-boiteuse, / Droit au logis s’en retourna : / Que bien, que mal elle arriva / Sans autre aventure fâcheuse. ») ; la deuxième partie du poème, très lyrique, présente plutôt des vers longs, et un rythme ample (« Hélas! Quand reviendront de semblables moments? / Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants / Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète? / Ah! si mon cœur osait encor se renflammer ! »). La Fontaine utilise tous les moyens et tous les procédés du poème pour agrémenter ses moralités.

            L’art de La Fontaine consiste à donner l’impression d’une fluidité et d’une facilité, c’est-à-dire d’une légèreté qui est synonyme de plaisir pour le lecteur.

 

C – Un bestiaire symbolique

            Enfin, il y a une caractéristique essentielle à cet aspect plaisant de la fable, c’est son caractère merveilleux.

            Le « merveilleux » s’inscrit dans la tradition médiévale et chrétienne : c’est ce qui surpasse la réalité et donne un sens supérieur aux choses. Dans les Fables, le merveilleux est surtout présent à travers les animaux. C’est l’ensemble des animaux, ce qu’on appelle le bestiaire, qui donne au livre cet aspect fascinant qui est encore aujourd’hui très efficace.

            Le choix des animaux n’a jamais rien de gratuit ou d’aléatoire, et il faut quand on aborde une fable comprendre toute la portée symbolique, parfois complexe des bêtes utilisées. Même si, bien souvent, la symbolique nous semble évidente (notamment parce que La Fontaine est devenu très connu et que c’est par lui justement que la représentation symbolique des animaux est entrée dans les mœurs) comme pour le lion, qui symbolise la puissance, la royauté, le pouvoir ; le renard, la ruse, la duperie, l’intelligence malicieuse ; le « loup », la violence et la cruauté ; l’« âne », le travailleur, l’honnêteté, mais aussi la bêtise. Mais certains animaux ont une symbolique plus complexe qui invite à une lecture plus fine. Comme, par exemple, dans « Les obsèques de la Lionne », où le Cerf est à la fois le « serf », c’est-à-dire l’esclave du roi, mais aussi le symbole du Christ (un cerf apparaît par exemple à Saint-Eustache), c’est-à-dire du martyre, et de la rédemption.

            En fait, la symbolique est toujours un peu plus complexe qu’il n’y paraît, autant que le sens particulier d’une fable peut l’être : c’est cela aussi le plaisir, chercher le vrai propos de ce qui est « enseigné ».

 

 

Transition

            « Plaire » ne signifie pas seulement répondre à l’attente des lecteurs : il s’agit de s’inscrire dans une tradition ancestrale et de savoir manier les techniques poétiques. C’est aussi cela qui donne plus de crédit aux « leçons morales », qui permet aussi de leur donner plus de force.

 

II – « Docere »

 

A – Les fonctions de la Fable

            « Placere et docere », « plaire et instruire », « plaire en instruisant » peut-on lire dans la première fable des Fables, voilà les deux principales fonctions de l’art de l’apologue, qui sont en fait inséparables.

            La Fontaine revient à plusieurs reprises sur ce rôle des fables. Souvent, comme nous l’avons déjà souligné, dans les fables dédicacées à des personnages importants (les premières fables de chaque livre), mais aussi au fil des fables elles-mêmes, comme par exemple, dans celle intitulée justement « Les Fonctions de la fable ». À la fois critique de l’inertie des auditeurs, critique de leur propension à préférer s’amuser plutôt qu’à envisager sérieusement le danger qui les guette (l’invasion macédonienne de la Grèce, comme elle a eu effectivement lieu), mais aussi éloge de l’efficacité, voire de la nécessité de l’apologue : sans plaire, il est impossible d’instruire (sans la fable, il est impossible d’attirer l’attention : c’est la captatio benevolentiae antique). Dans la fable « Le Pâtre et le Lion », ces caractéristiques de la fable sont décrites ainsi : « Une morale nue apporte de l’ennui ; / le conte fait passer le précepte avec lui » ; ou encore : « conter pour conter me semble peu d’affaire ». D’un côté nous avons l’affirmation que la morale seule est rébarbative, inefficace, inutile ; de l’autre, nous avons la dénonciation du divertissement gratuit.

            L’art de La Fontaine, c’est allier l’utile à l’agréable, c’est allier le fond et la forme.

 

B – La morale et les moralités

            Évidemment, la moralité (la formule concise qui vient résumer le propos moral de la fable) semble être une des caractéristiques principales de la fable. Une fable est une histoire plus une moralité qui vient en éclaircir le sens. Pourtant, dans les faits, l’affaire est plus compliquée.

            Nous relevons en effet différents cas de figure, que l’on peut regrouper en deux catégories.

            D’abord, la morale peut être explicite, c’est le cas le plus fréquent peut-être, et celui qu’on attend naturellement.

            La morale est alors énoncée clairement, soit en fin de fable, soit en début, parfois au milieu. Par exemple : « Il se faut entr’aider, c’est la loi de nature », VIII, 17 ; « En toute chose il faut considérer la fin », III, 5 ; « Ils demandèrent la sagesse : / C’est un trésor qui n’embarrasse point », VII, 6, etc. Ces formules explicites sont devenues parfois proverbiales (« Adieu veau, vache, cochon, couvée ! » dans « La Laitière et le Pot au lait »). On en trouve aussi parfois plusieurs dans la même fable (comme dans « Les deux pigeons » : « L’absence est le plus grand des maux », « Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau, / Toujours divers, toujours nouveau ; / Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. », ou encore sur l’enfance : « cet âge est sans pitié »).

            Mais la morale peut être aussi implicite, c’est-à-dire qu’elle n’est pas clairement énoncée, et que c’est au lecteur de la formuler. Nous pouvons prendre comme exemple la fable « Le Chêne et le Roseau », où La Fontaine ne prend pas la peine de préciser le sens de son récit (qui pourrait être « La loi du plus fort n’est pas toujours la meilleure »). « La Cigale et la Fourmi », fable très connue, ne présente pas non plus de morale claire, et nous verrons pourquoi.

            C’est aussi parce que le rôle de la fable est didactique : le lecteur doit faire l’effort de chercher, de comprendre, d’interpréter (c’est ce qu’on appelle un travail d’herméneutique).

            En général cependant, un idéal de simplicité et de modestie se dégage de ces axiomes, de ces morales, comme dans « Le Savetier et le Financier » ou dans « Les deux pigeons » où un des deux pigeons quitte sa « moitié » (son ami) pour aller à l’aventure où il n’essuie que des déconvenues avant de rentrer chez lui. La morale – implicite – étant qu’il faut mieux rester là où on se sent bien plutôt que de courir à l’aventure.

            Il critique aussi l’hypocrisie, le pouvoir excessif et injuste (dans la grande tradition des moralistes antiques). Il y a donc parfois une portée politique à la fable, comme dans « Les Obsèques de la Lionne » : « Amusez les Rois par des songes, / Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges, / Quelque indignation dont leur cœur soit rempli, / Ils goberont l’appât ; vous serez leur ami. » Cette morale acerbe est évidemment pleine d’ironie. La Fontaine est loin ici d’être le conteur pour enfants qu’on voudrait qu’il soit.

            La Fontaine renoue avec la « sagesse antique », et plus précisément la philosophie  épicurienne : il faut savoir profiter de la vie, oui, mais sans chercher à obtenir ce qu’on ne peut pas avoir, sans chercher à avoir trop. En fait, nous dit La Fontaine tout au long des fables, c’est que profiter de la vie, c’est profiter de ce qu’on a.

 

C – Un moraliste très peu moralisateur

            Ainsi, il ne faut pas croire que la morale des fables est toujours celle qu’on croit.

            Il faut se rappeler que La Fontaine est un « libre penseur » (ce qu’on appelle à l’époque un « libertin ») : même s’il se protège (la condamnation royale ou religieuse peut être sévère), il est plus subversif qu’on veut bien le croire.

            Comme nous l’avons vu avec « Les Obsèques de la Lionne », il se permet de critiquer le pouvoir absolu et l’hypocrisie des courtisans (des gens de la cour). La même ironie est également présente dans une morale comme : « Il n’est pas toujours bon d’avoir un haut Emploi » (I, 4).

            Mais il faut aussi relire les fables sous un œil neuf : la morale qu’on veut nous enseigner n’est peut-être pas celle que La Fontaine voulait faire passer : tout dépend de l’interprétation de la charge ironique de certaines fables.

            Prenons un exemple célèbre : « La Cigale et la Fourmi ». Quel est le sens de cette fable ?

            Beaucoup s’accorderaient à dire que La Fontaine critique l’oisiveté, et engage au travail. Pourtant, plusieurs éléments viennent contredire cette version.

            D’abord, parce que la morale est implicite et qu’il faut toujours se méfier des morales implicites : c’est un appel clair à l’interprétation du lecteur. C’est un moyen pour La Fontaine de se protéger des censeurs.

            Ensuite, par la symbolique des animaux : la cigale chante, elle est un animal du soleil (du sud), elle est sympathique, elle respire la joie de vivre et le bonheur ; au contraire, la fourmi est un animal vil : elle est petite, méprisable, et elle ne fait que suivre ses congénères. Nous serions davantage enclin à préférer la cigale à la fourmi…

            Enfin, la fourmi, dans la fable, apparaît comme avare et méchante : elle se moque de la cigale, elle est pleine de ressentiment, elle est jalouse de la liberté de la cigale, et ne trouve son plaisir qu’au moment où celle-ci est en difficulté.

            Ce que critique La Fontaine est davantage l’avarice et la méchanceté que l’oisiveté (qui, de plus, est une valeur positive dans l’Antiquité, puisque le travail est le fait des esclaves).

            La Fontaine, qui a écrit des contes érotiques, n’est peut-être pas le moralisateur qu’on voudrait bien croire… Être « moraliste », c’est cerner les défauts des gens, non pas leur inculquer une morale.

 

 

Conclusion

 

 

            Les Fables sont l’œuvre d’une vie. La Fontaine y déploie toute la fantaisie, toute la créativité, tout le talent dont il est capable. Il y montre son expérience, son savoir, mais aussi sa faculté à cerner les défauts des gens et de son époque. Loin de la littérature de divertissement, c’est une œuvre de sagesse, presque philosophique, que nous offre La Fontaine, et il faut la lire de cette manière-là. « Placere et docere », comme le suggérait déjà le philosophe Lucrèce, élève du matérialiste antique Épicure. C’est cette générosité, cette richesse de l’œuvre qui demeure et qui fascine toujours. Mais il serait dommage de s’arrêter à La Fontaine. Beaucoup d’autres auteurs ont écrit des fables, certains en écrivent encore, et il est non seulement intéressant de les comparer, mais aussi, simplement, de lire ce qu’ils ont à nous dire : Jean-Pierre Claris de Florian, Antoine Houdar de la Motte, Antoine Furetière, Charles Perrault bien sûr, ou encore, plus près de nous, Pierre

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