Sujet BAC série S philosophie 2013 –  dissertation

Le travail permet-il de prendre conscience de soi ?

Corrigé BAC série S philosophie 2013 – Dissertation Le travail permet-il de prendre conscience de soi ?

Selon le sens commun le travail est une valeur et a la vertu de permettre à chacun de « se réaliser ». A la suite d’hannah Arendt il faut réinscrire cette représentation du travail dans une histoire, celle de la révolution libérale moderne qui, en Occident, fonde la société , son organisation, ses droits, ses hiérarchies et ses valeurs sur le travail. Contre le droit du sang hérité de la noblesse, ou la valeur contemplative héritée du christiannisme, le travail serait ce qui permet de prendre cosncience de soi.  Pourtant cette dimension positive du travail doit être repensée à nouveaux frais à l’heure des drames liés au travail, des troubles musculosquelettiques (TMS), du chômage de masse, des revenus croissants de la rente (1/6ème du PIB français), etc.

Si l’on est attentif à la formulation du sujet trois problèmes se font jour :

・Comment l’individualité du soi peut-elle se révéler dans un espace, le travail, entièrement voué au collectif, aux intérêts anonymes du client et du consommateur ?

・Comment la conscience peut-elle émerger à l’ère de la mécanisation, de la fragmentation des tâches et de la discontinuité des missions ?

・Comment « prendre » consience de soi, à l’heure de la marchandise uniforme et impersonnelle ? Quelle image de soi peut être « prise » lorsqu’aucun objet produit par le travail n’est plus une œuvre mais une marchandise ?

I En droit, le travail est générateur de la conscience humaine

I.1  Le travail permet à l’homme de passer de la vie biologique à la vie spécifiquement humaine  : cf Marx : « ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté« . Le capital (1867)

→ libération par rapport aux contraintes naturelles extérieures et à la nature en lui (désirs réfrénés, pulsions sublimées dans des activités socialement valorisées cf Freud, par le travail le corps humain lui-même s’artificialise), organiser l’action (expérience, anticipation, technique), rompt la dépendance / nature.

→ Hegel : « C’est par la médiation du travail que la conscience vient à soi-même.  »

I.2  Or l’homme est un “animal politique”(polis=cité) Aristote il faut donc que le travail crée cette dimension sociale, cette conscience collective de l’homme. Comme le montre la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel, le travail est ce qui permet la reconnaissance de soi de l’esclave. Ex.: revendication féministe : reconnaissance du travail domestique (ménage) et “reproductif” (soin des enfants) sous la forme d’un salaire et d’un retraite (Hubertine Auclert 1848-1914). De même, la nécessité d’augmenter la force de travail et donc le travail des femmes à la fin de la seconde guerre mondiale, a accéléré leur autonomie matérielle, leur accès à l’espace public et leur reconnaissance comme sujets et citoyennes à part entière (1944: droit de vote des femmes en France).

I.3  Enfin le travail est générateur de la conscience de soi puisqu’il  institue un monde culturel à son image.

II Mais une certaine forme de travail interdit l’émergence d’une authentique conscience de soi

II.1 En transformant l’ouvrier en force de travail et interdit la conscience de soi : “Le travail produit l’ouvrier en tant que marchandise.”(Karl Marx). En conséquence, le travail aliéné rend l’homme étranger à lui-même. “Travail forcé, il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail… Le travail aliéné, le travail dans lequel l’homme se dépossède, est sacrifice de soi, mortification.” ðTravail à la chaîne déshumanisant (Marx) D’où l’inversion: “en arrachant à l’homme l’objet de sa production, le travail aliéné lui arrache sa vie générique, sa véritable objectivité générique, et en lui dérobant son corps non organique, sa nature, il transforme en désavantage son avantage sur l’animal.”

II.2 On pourrait penser que la conscience de soi est malgré tout possible dans le temps libre. Et elle ne peut même pas commencer après le travail puisque, comme le montrent Mais Herbert Marcuse ou Baudrillard montrent que le temps de loisir est lui-même aliéné. Au sens contemporain, “le loisir est contraint dans la mesure où derrière sa gratuité apparente il reproduit fidèlement toutes les contraintes mentales et pratiques qui sont celles du temps productif et de la quotidienneté asservie.”Baudrillard, La société de consommation (1970). Ex: plus le temps de travail diminue plus le temps passé devant la télé augmente (3h30 en moyenne par jour en France!).

II.3 C’est qu’en réalité le travail implique notre existence entière, comme le montre déjà Alexis Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique(1840) : « Quand un artisan se livre sans cesse et uniquement à la fabrication d’un seul objet, il finit par s’acquitter de ce travail avec une dextérité singulière. Mais il perd, en même temps, la faculté générale d’appliquer son esprit à la direction du travail. Il devient chaque jour plus habile et moins industrieux, et l’on peut dire qu’en lui l’homme se dégrade à mesure que l’ouvrier se perfectionne ! »

Pourtant il s’agit de distniguer travail et emploi salarié. En effet ce dernier suppose la généralisation, à partir du XIX siècle, du contrat de travail, de la rémunération, de la législation du travail et de la protection sociale. Autrement dit la question de l’emploi salarié s’inscrit dans une réflexion sur la justice, les échanges, la société, la politique. En revanche la question du travail proprement dit s’inscrit dans une réflexion sur l’action humaine. C’est ainsi que l’on parle du travail de l’artiste même si son activité n’est pas rémunérée,  “travail sur soi”, “travail de deuil”, etc. A partir de cette distinction il est permis de penser le travail en vue de la « réalisation » de la conscience de soi.

III La travail émancipateur

III.1Vie authentiquement humaine = existence. “l’homme ne peut accéder à l’universel que parce qu’il existe au lieu de vivre seulement”. Merleau-Ponty. Travail doit intégrer et même cultiver les qualités de l’existence.

III.2 Les activités des individus ne seraient plus motivées par le besoin, la nécessité, la faim mais par le désir, la réalisation de soi, l’extériorisation de soi dans une oeuvre. Ici il faudrait revenir au concept de loisir des Grecs qui ne se confond pas avce le divertissement (paradoxalement travail = divertissement, divertere en latin au sens où il détourne de soi et de sa condition, cf Pascal)  ou avec le repos (qui a pour but de reconstituer les forces de travail, cf Marcuse). Pour les Grecs loisir, temps libre = temps destiné à des activités exprimant et réalisant notre particularité d’être spirituel (art, réflexion, politique, science). Plus largement toute activité par laquelle nous nous façonnons nous-même (personnalité, identité, plaisir, dépassement de soi, etc).

 III.3 Ici c’est l’exemple de l’artiste et du joueur qui peuvent nous servir de modèle au sens où la cosncience de soi relève d’un art de vivre (cf cours art / dandysme, texte Nietzche). Ici on pouvait revenir au texte fondamental de Hegel en notant la progressivité de l’apparition de la conscience de soi : « Cette conscience de lui-même, l’homme l’acquiert de deux manières : théoriquement, en prenant conscience de ce qu’il est intérieurement, de tous les mouvements de son âme, de toutes les nuances de ses sentiments, en cherchant à se représenter à lui-même, tel qu’il se découvre par la pensée, et à se reconnaître dans cette représentation qu’il offre à ses propres yeux. Mais l’homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même, dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel. Et il le fait pour encore se reconnaître lui-même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure. On saisit déjà cette tendance dans les premières impulsions de l’enfant : il veut voir des choses dont il est lui-même l’auteur, et s’il lance des pierres dans l’eau, c’est pour voir ces cercles qui se forment et qui sont son œuvre dans laquelle il retrouve comme un reflet de lui-même. Ceci s’observe dans de multiples occasions et sous les formes les plus diverses, jusqu’à cette sorte de reproduction de soi-même qu’est une œuvre d’art. »

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