Sujet BAC série S philosophie 2016 – sujet 1 dissertation

 

Travailler moins est-ce vivre mieux ?

 

Corrigé BAC série S philosophie 2016 – sujet 1 dissertation

De l’antiquité aux révolutions libérales du xixe siècle le travail a été considéré comme une souffrance, une contrainte, et même selon la mythologie comme une condamnation divine comme l’atteste l’Ancien testament où Adam et Ève sont condamné à gagner leur pain à la sueur de leur front et à enfanter dans la douleur (salle de travail). Il paraît donc évident que le travail est ce qu’il y a à éviter ou tout du moins à réduire comme le confirme la réduction constante du temps de travail tout au long du siècle passé dans la journée, l’année ou la vie des individus. Mais d’un autre côté nos sociétés se sont construites depuis ces révolutions libérales sur le travail comme travail et c’est bien la question de l’emploi qui préoccupe avant tout nos sociétés comme le montre les campagnes électorales élections après élections. Il nous faut donc nous demander à nouveau si travailler moins c’est vivre mieux. Quel sens a-t-il ? Que nous apporte-t-il ? Devrions nous travailler à éradiquer le travail ou au contraire à l’entretenir coûte que coûte ? L’enjeu de cette question est essentiel au moment où les gains de productivité, les progrès de la robotique et de l’intelligence artificiel, le chômage de masse et les aspiration des individus à la bonne vie obligent à repenser la place du travail dans la vie individuelle et collective.

 

I) La condamnation traditionnelle du travail au nom de la bonne vie

 

1°) Il nous faut revenir ici sur une évidence qui a traversé tous les âges de l’humanité et même ceux qui la précède. Le travail est une nécessité. Et même plus encore une condamnation. L’étymologie du mot travail est le latin “tripalium” qui signifie instrument de torture et le travail est synonyme de “peine”. Autrement dit le travail est une activité impliquant une violence → Simone Weil: “Le travail physique est une mort quotidienne. Travailler, c’est mettre son propre être, âme et chair, dans le circuit de la matière inerte, en faire un intermédiaire entre un état et un autre état d’un fragment de matière, en faire un instrument.
 
Hannah Arendt décrit dans La condition de l’homme moderne la place qu’avait le travail dans les sociétés aristocratiques antiques :“Travailler, c’était l’asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu’en dominant ceux qu’ils soumettaient de force à la nécessité
 
Ainsi les récits mythiques (mythologie grecque, bible…) expliquent la nécessité du travail en le présentant comme une malédiction. Et jusqu’à la Renaissance seul était vraiment estimé l’homme libéré de l’obligation de travailler et qui dispose du loisir (skholè, temps libre) lui permettant d’accomplir pleinement sa nature d’homme, c’est-à-dire celle d’un être vivant doué de raison et destiné à vivre dans le cadre d’une cité.
 
2°) Pour bien comprendre ce qu’est le loisir il faut se tourner vers les Grecs de l’antiquité Cf Aristote qui distingue ainsi deux sortes de loisir.
– loisir au sens négatif : Il ne dit pas du tout que c’est à travers le loisir au sens de divertissement ou de jeu ayant pour seule fin de nous procurer des plaisirs, que l’homme peut réaliser son humanité. Ce loisir habituel des hommes n’est qu’un divertissement (qui détourne l’homme de lui-même //Pascal).
– loisir au sens positif : temps libre (libéré de la nécessité) et de méditation qui se définit en totale opposition par rapport au travail, Aristote l’appelle  » loisir  » (skholè). => Science, art, philosophie, activité politique.
 
Deux remarques:
-La disqualification du travail repose sur une critique de la matière par rapport à l’esprit. Il faut s’en démarquer parce que l’homme se réalise aussi par la transformation de la matière. Le loisir philosophique aristotélicien consiste à se former soi-même en opposition à la naturalité ou l’animalité puisque ce qui est à réaliser, c’est ce qui fait de nous des hommes, à savoir, l’esprit, la raison.
– le loisir par lequel l’homme réalise au plus haut point son humanité, repose sur l’esclavage. La conception des Grecs n’est possible qu’à condition qu’il y ait des esclaves, qui, eux, travaillent, pour satisfaire les besoins de la maisonnée, et du maître. Ce n’est donc pas possible aujourd’hui de revenir à une telle manière de vivre et de réaliser son humanité, car nous sommes à l’ère des droits de l’homme, donc, du caractère universel et abstrait de l’humanité. Mais il y a des machines. Ce qu’Aristote, grand visionnaire sur ce point envisage.
 
3°) Le problème se repose aujourd’hui (chômage de masse, surproductivité, nouvelles préoccupations des hommes, robotisation) comme l’écrit Hannah Arendt : « C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité. (…) C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents et les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels, il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est à dire privés de la seule activité qui leur reste. On en peut rien imaginer de pire. » (La condition de l’homme moderne)
 
→ L’idéal grec défendait une certaine aristocratie de l’esprit contre les valeurs serviles du travail plébéien.. Le travail vient à manquer, il faut réduire la production de biens, et nous ne nous définissons plus que comme des travailleurs, y compris dans les activités traditionnellement nobles et extérieures au travail (art, politique, science, intellectuels). Ce qui produit des individus qui font carrière en politique, en art (projection test pour les films états-uniens), etc et un immense vide quand l’emploi disparaît.
 
Transition : pourtant il ne faut pas oublier ce que l’humanité doit au travail.
 
II) Le travail comme fondement d’une vie proprement humaine
 
1°) Le travail est la condition de la culture
Ce que le travail a de spécifiquement humain c’est qu’associé à la technique il construit un monde nouveau, objet de sa conscience et de sa volonté. Comme le note Marx: “ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche.” (Le Capital). Ainsi le travail apparaît comme un moyen de libération vis-à-vis de la nature. Le travail met en effet en œuvre la ruse technique par laquelle je retourne mon rapport de dépendance à la nature et par laquelle je m’en libère. Ainsi toute technique se fonde sur une compréhension et une application des lois de la nature. C’est parce qu’il oublie ce principe que le héros du livre Into the Wild de Krakauer se retrouve prisonnier de la nature.
 
2°) Le travail est ce qui légitime le droit
Comme le montre Platon le travail est ce qui a permis aux hommes assemblées collectivement d’atteindre l’autarcie et de développer leurs facultés : “La Cité doit sa naissance à l’impuissance où l’individu se trouve de se suffire à lui-même et au besoin qu’il éprouve de mille choses.” (République II, 369b). La division des métiers est liée à la différence des aptitudes et des compétences. Un seul homme ne peut exercer tous les métiers, être à la fois laboureur, forgeron et tisserand; chacun doit se spécialiser dans une activité déterminée. A l’échange des aptitudes et des compétences, correspond un travail plus efficace, et des besoins mieux satisfaits. La division sociale du travail réalise ainsi, à l’échelle de la communauté, cette auto suffisance qui est impossible à l’échelle individuelle.
 
Plus encore comme les sociétés libérales, en rupture avec la noblesse et l’héritage par le sang fonde le droit de propriété sur le travail. cfLocke, Traité du gouvernement civil “Il est visible qu’il n’y a rien qui puisse les rendre siennes, que le soin et la peine qu’il prend de les cueillir et de les amasser. Son travail distingue et sépare alors ces fruits des autres biens qui sont communs; il y ajoute quelque chose de plus que la nature, la mère commune de tous, n’y a mis.”
→ travail = ce qui confère un droit de propriété. Il est donc la marque du passage d’un domaine naturel où tout est à la disposition de tous à un domaine proprement humain régi par le droit.
 
3°) Le travail comme moyen d’accéder à une authentique conscience de soi
La fin de la célèbre dialectique du maître et de l’esclave de Hegel cherche à mettre en évidence la puissance du travail à produire un monde dans lequel le travailleur peut se reconnaître et accéder à une conscience de lui-même.
 
Transition : pourtant les drames liés aux conditions modernes du travail (troubles musculo-squelettiques liés aux gestes répétitifs, les suicides des cadres dans les grandes entreprises, la souffrance des employés, etc) révèlent un réel mal-être qui obligent à remettre en question cette vision idyllique du travail.
 
III) Les conditions d’un travail humanisant
 
1°) Telle est la problématique de Marx: il faut montrer comment le travail proprement humain en lui-même, peut perdre cette humanité dans l’organisation capitaliste du travail. Selon lui il y aurait d’une part un travail librement choisi qui accorde à son agent la possibilité d’affirmer ses pensées et son habileté physique autour de soi en les imprimant dans ses oeuvres, en modifiant son environnement immédiat à son image, selon sa volonté. Et il y aurait d’autre part un travail “forcé”, dont la figure emblématique est l’ouvrier des fabriques et des usines. Ce travail finit par rendre le travailleur étranger à lui-même, aliéné, privé du moyen de se reconnaître lui-même dans ses actes et dans ses oeuvres, d’approfondir sa conscience de soi.
–>“En arrachant à l’homme l’objet de sa production, le travail aliéné lui arrache sa vie générique, sa véritable objectivité générique, et en lui dérobant son corps non organique, sa nature, il transforme en désavantage son avantage sur l’animal.” (Manuscrit de 1844)
 
Le travail n’est donc libérateur et humanisant qu’à certaines conditions. Le passage de l’outil à la machine est ici en cause, en tant qu’il renverse la relation de dépendance entre l’homme et ce sur quoi il travaille, relation originellement renversée et emportée par l’homme contre la nature. Dans le passage des métiers, des ateliers et du compagnonage au machinisme industriel, le travailleur perd la maîtrise de l’ensemble du processus et de l’ensemble des moyens techniques: devenu parcellaire, son travail ne maîtrise plus la machine mais, au contraire, se trouve maîtrisé par elle. “Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil; dans la fabrique il sert la machine”, écrit ainsi Marx.
 
2°) Comme le montre la célèbre pyramide de Maslow bien vivre suppose la satisfaction de différents plans de la vie qui peuvent être satisfait par le travail.
 
Capture d’écran 2016-07-08 à 17.22.51 Mais non seulement le travail ne signifie pas nécessairement l’emploi mais ces niveaux de satisfactions peuvent être atteints hors du travail ou en réduisant le temps passé au travail. C’est ce qu’espérait déjà l’économiste Keynes à l’occasion de la lettre qu’il écrivit au président Roosevelt pour sortir de la crise économique : « L’auteur contemple un avenir moins immédiat, et médite sur des faits qu’une lente évolution seule découvrira. Il est plus libre de s’adonner aux loisirs et de philosopher. Et là apparaît plus clairement la thèse qui en vérité forme partout le fond de ses écrits – la conviction profonde que le Problème Économique, ainsi qu’on peut le définir brièvement, le problème de la misère et de la pauvreté, de la lutte économique entre les classes ou entre les nations, ne provient que d’un affreux malentendu, d’un vain malentendu, momentané et inutile. Car le monde occidental possède déjà les ressources et la technique susceptibles (si nous savions créer l’organisation nécessaire à leur emploi) de ramener le Problème Économique qui absorbe actuellement toutes nos énergies morales et matérielles, à son rôle secondaire. Ainsi l’auteur de ces essais, malgré tous ses croassements, espère et croit encore que le jour n’est pas loin où le Problème Économique ayant été relégué à l’arrière-plan où il appartient, l’arène de notre cœur et de notre cerveau, seront occupées ou réoccupées par leurs véritables problèmes – problèmes de la vie et des relations humaines, de la création, de la morale et de la religion. »
Lettre ouverte que Keynes adressa au président américain nouvellement élu, Franklin D. Roosevelt, le 31 décembre 1933
 
Conclusion :
 
Vivre bien est un objectif complexe dont le travail a constitué pendant longtemps le moyen. A l’aube du xixème siècle la place du travail paraît moins nécessaire dans ce processus. C’est ainsi que la Finlande vient de commencer l’expérimentation d’un salaire minium universel octroyé à tous les habitants sans contrepartie de travail…
 

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