Le texte : La Fontaine, Fable « Les Deux pigeons » livre IX, 9

 

Les Deux pigeons

 

Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre.
        L’un d’eux s’ennuyant au logis
        Fut assez fou pour entreprendre
        Un voyage en lointain pays.
        L’autre lui dit : Qu’allez-vous faire ?
        Voulez-vous quitter votre frère ?
        L’absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel. Au moins que les travaux,
        Les dangers, les soins  du voyage,
        Changent un peu votre courage.
Encore si la saison s’avançait davantage !
Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? Un Corbeau
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque Oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
        Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
        Bon soupé, bon gîte, et le reste ?
        Ce discours ébranla le coeur
        De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
L’emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;
Je reviendrai dans peu conter de point en point
        Mes aventures à mon frère.
Je le désennuierai : quiconque ne voit guère
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
        Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : J’étais là ; telle chose m’avint ;
        Vous y croirez être vous-même.
A ces mots en pleurant ils se dirent adieu.
Le voyageur s’éloigne ; et voilà qu’un nuage
L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
L’air devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie,
Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,
Voit un Pigeon auprès : cela lui donne envie :
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un las
        Les menteurs et traîtres appas.
Le las était usé : si bien que de son aile,
De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin.
Quelque plume y périt : et le pis du destin
Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle,
Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du las qui l’avaient attrapé,
        Semblait un forçat échappé.
Le Vautour s’en allait le lier, quand des nues
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S’envola, s’abattit auprès d’une masure,
        Crut, pour ce coup, que ses malheurs
        Finiraient par cette aventure ;
Mais un fripon d’enfant, cet âge est sans pitié
Prit sa fronde, et, du coup, tua plus d’à moitié
        La Volatile malheureuse,
        Qui, maudissant sa curiosité,
        Traînant l’aile et tirant le pié,
        Demi-morte et demi-boiteuse,
        Droit au logis s’en retourna :
        Que bien, que mal elle arriva
        Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants , voulez-vous voyager?
        Que ce soit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
        Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors
        Contre le Louvre et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
        Changé les bois, changé les lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
        De l’aimable et jeune bergère
        Pour qui, sous le fils de Cythère,
Je servis, engagé par mes premiers serments.
Hélas! Quand reviendront de semblables moments?
Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète?
Ah! si mon coeur osait encor se renflammer!
Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête?
        Ai-je passé le temps d’aimer?

 

Commentaire Les Deux pigeons

 

Introduction

 

  • La fable « Les Deux pigeons » est tirée du livre neuf du recueil Les Fables de La Fontaine
  • C’est l’histoire d’un couple de pigeons dont l’un veut partir à l’aventure
  • malgré les récriminations et les mises en garde de son compagnon, il part et affronte tous les dangers avant de revenir enfin auprès de son ami
  • s’ensuit une réflexion et un morceau lyrique de la part du poète

 

Problématique 

 

Comment le récit d’aventure devient un chant lyrique ?

 

Plan

 

1ère partie → un récit d’aventure

2ème partie → un chant lyrique

 

  1. Un récit d’aventure

    1. Le voyage
       

      • La fable commence par le récit du voyage d’un pigeon
      • nous retrouvons la construction habituelle du récit
      • situation initiale : « Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre ».
      • un élément perturbateur : « L’un d’eux s’ennuyant au logis »,
      • des péripéties : un orage (« voilà qu’un nuage / L’oblige de chercher retraite en quelque lieu. / Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage / Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage. »

        un piège : « Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un las / Les menteurs et traîtres appas. »

        un vautour : « un certain vautour à la serre cruelle, / Vit notre malheureux »

        un enfant : « fripon d’enfant » avec « sa fronde »

      • une situation finale : « La Volatile malheureuse » décide de rentrer au « logis »

      • s’ensuit une réflexion et un discours au style direct : « Amants, heureux amants, voulez-vous voyage ? » etc.

         

    2. Quelle morale ?
       

      • quelle est la morale de l’histoire ? Elle est ici implicite
      • c’est-à-dire qu’elle n’est pas clairement formulée
      • pourtant elle est compréhensible : mieux vaut rester chez soi où on est bien.
      • « L’un deux (…) / Fut assez fou pour entreprendre / Un voyage en lointain pays ».
      • il y a aussi une critique de la curiosité : « La Volatile malheureuse, / Qui, maudissant sa curiosité »
      • enfin, il y a des conseils : « voulez-vous voyage ? / Que ce soit aux rives prochaines »
      • et un discours sur l’amour : « Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau, / Toujours divers, toujours nouveau ; / Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. »
         
    3. Plaire et instruire
       

      • La Fontaine cherche à plaire avec son récit et instruire avec ses morales
      • « placere et docere » dans la tradition classique
      • il est moraliste
      • il y a une argumentation précise
      • il cherche à persuader en mettant en avant les émotions : la tristesse, la douleur
      • il y a une ponctuation expressive qui vient souligner l’émoi
      • il cherche à convaincre en énumérant les dangers de la traversée : la malveillance d’autrui (les pièges, le vautour, l’enfant) ; les dangers naturels (l’orage)
      • il cherche à convaincre aussi à travers les questions de l’ami : « Qu’allez-vous faire ? », « à quoi bon ? », « Voulez-vous quitter votre frère? »
         
        [transition]
         
  2. Un chant lyrique

    1. Le lyrisme
       

      • la particularité de ce poème est le lyrisme qui vient le terminer
      • il ne s’agit pas d’une morale habituelle, ou d’une réflexion d’ordre générale
      • le poète emploie le « je »
      • il exprime ses émotions, il se dévoile : « j’ai quelque fois aimé », « mon âme inquiète », « Ne sentirai-je pas de charme qui m’arrête ? / Ai-je passé le temps d’aimer ? 
      • il évoque la vieillesse, le temps perdu, la mélancolie
      • l’expression poétique est utilisée dans toutes ses facettes : ponctuation (interrogations, exclamations), images poétiques, périphrases, « le fils de Cythère », qui est aussi une référence mythologique
      • hyperboles : « je n’aurais pas alors / Contre le Louvre et ses trésors, / Contre le firmament et sa voûte céleste, / Changé les bois, changé les lieux / Honorés par les pas, éclairés par les yeux / De l’aimable et jeune bergère / Pour qui, sous le fils de Cythère, / Je servis, engagé par mes premiers serments. »
      • nous sommes dans la poésie pure
         
    2. Présence du poète
       

      • le poète est présent depuis le début, mais il devient intime à la fin du poème
      • la connivence créée avec le lecteur est ici plus ténue que d’habitude
      • je lyrique : « J’ai quelque fois aimé : je n’aurais pas alors… » + « Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer ! / Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ? / Ai-je passé le temps d’aimer ? »
      • c’est cette fin de fable qui en fait l’originalité
      • le narrateur s’adresse directement au lecteur → utilisation du pronom personnel « vous » → « voulez-vous voyager » + dans l’impératif : « Soyez-vous », « Tenez-vous », « comptez »
      • conseils + lyrisme
      • mais il y a une portée universelle → l’amour → « Amants, heureux amants ».
         
    3. Une thématique antique et classique
       

      • cette apparente modernité est en fait un retour à l’esthétique antique
      • or l’esthétique antique est le propre du classicisme au XVIIe siècle
      • thèmes traditionnels à la fois du tempus fugit (le temps qui passe) et de l’amour : « Ah ! Si mon cœur osait encor se renflammer ! »
      • nous sommes dans une méditation qui fait du genre simple de la fable un genre noble.
      • il y a l’évocation aussi de la vanité : « le Louvre et ses trésors », « le firmament et sa voûte céleste »
      • c’est la sagesse antique, le vrai bonheur, qui est ici invoqué.
         

Conclusion

 

  • Les deux pigeons est peut-être une des fables les plus sentimentales de La Fontaine
  • le moraliste y exprime ici son intériorité
  • c’est le lyrisme, que permet aussi la forme poétique
  • c’est encore une autre facette du génie de l’auteur des Fables.

 

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