Le texte : « Zone » Alcools (1913), Guillaume Apollinaire

Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps

Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

Tu es la nuit dans un grand restaurant

Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey

Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées

J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

Adieu Adieu

Soleil cou coupé

 

Commentaire Zone de Alcools

 

Introduction

 

  • Considéré comme le premier recueil de la modernité poétique au XXe siècle : nous sommes à la vielle de la guerre (1913)
  • Apollinaire embrasse la modernité littéraire et artistique : il est proche notamment des cubistes (Picasso, Braque, etc).
  • « Zone » ouvre le recueil : c’est une manière d’entrer dans cette modernité poétique.

 

Problématique 

   

En quoi la fin de « Zone » est un manifeste de modernité poétique ? 

    

Plan 

   

1ère partie → le récit d’une errance nocturne

2ème partie → la modernité poétique

   

  1. Le récit d’une errance nocturne

    1. La nuit
      • le poème est d’abord le récit d’une errance nocturne.
      • la fin du poème coïncide à la fin de la nuit : « le matin va venir », « la nuit s’éloigne », « tu veux aller (…) dormir ».
      • le poète se met en scène dans les lieux de la nuit → les bars : « tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux », → les endroits où dorment les migrants (qui n’ont pas de maison) : la gare Saint-Lazare
      • la nuit est le moment des rêves : ceux du poète, ceux des personnages qu’il rencontre → les « pauvres émigrants » rêvent de « l’Argentine », c’est-à-dire du « Nouveau Monde »
      • nous trouvons aussi des détails précis → c’est le pittoresque : « édredon », « perruque », « échecs », etc
      • le poète s’assimile à ces migrants.
           
    2. Les souvenirs
      • durant cette nuit, le poète dresse le bilan de sa vie
      • il constate : « Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages », « Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans »
      • amour, voyage, expériences personnelles.
      • mais le bilan est plutôt négatif → cf vocabulaire et champ sémantique (« souffert », « douloureux »)
      • il conçoit la vie comme une migration, une voyage → le thème des migrants est symbolique : c’est l’errance, le départ, le non-retour : « étoile », « rois-mages »…
           
    3. La méditation poétique
      • le poème s’apparente donc à une méditation poétique
      • c’est une introspection : le poète sonde son âme et ses souvenirs
      • cette méditation est lyrique : c’est le « je » et les « sentiments » qui prédominent
      • la « zone », qui donne son titre au poème, est la « zone » intime de la vie
      • il y a une forte valeur symbolique des propos du poète
      • la religion tient également une place très importante : « tes fétiches d’Océanie et de Guinée / Ils sont des Christ d’une autre forme, etc
            
        [transition]
           
  2. La modernité poétique

    1. Des innovations techniques
      • la première marque de la modernité chez Apollinaire est sensible avec les innovations formelles
      • tout d’abord, bien sûr, l’absence systématique de ponctuation
      • cela donne plus de liberté au lecteur et multiplie les possibilités de sens
      • cette liberté formelle est la même que dans les arts visuels
      • il y a ensuite le vers libre
      • même si nous avons encore des assonances, et que nous pouvons relever des vers réguliers, la forme n’est pas contrainte strictement
      • les vers s’enchaînent librement, et le dernier ne compte que 5 syllabes : « Soleil cou coupé ».
      • le vers « Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur » dépasse aussi largement le vers normal d’une poésie.
           
    2. L’expression du moi
      • la modernité est aussi marquée par l’expression du moi
      • c’est encore à la tradition des arts visuels que se rattache Apollinaire
      • c’est un nouveau lyrisme
      • c’est l’alternance du « je » et du « tu » qui crée cette nouvelle émotivité.
      • le « tu » est une réflexion (comme dans un miroir)
      • le « je » est l’expression directe du moi
      • « Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter » → il y a constat dans un premier temps et expression de l’émotion et du sentiment dans un second temps.
           
    3. La modernité
      • tout cela converge vers un message unique adressé au monde : embrasser la modernité
      • c’est l’appel final du poème : « Soleil cou coupé »
      • c’est une explosion : explosion des carcans, explosion de l’inspiration
      • d’où l’image du feu (« brûlant », « soleil »)
      • mais aussi de l’alcool qui donne son titre au recueil
      • « Adieu adieu » est un au-revoir au monde ancien
      • le jour se lève, c’est un renouveau

 

Conclusion 

 

  • « Zone » est le poème de la modernité poétique
  • par les thèmes abordés
  • par les innovations formelles
  • par le renouveau du lyrisme
  • par le message transmis par Apollinaire
  • pourtant Apollinaire, sans le dire, est tributaire d’un autre poète moderne, le plus important sans doute de la deuxième moitié du XIXe siècle : Rimbaud
       

 

Partagez

Facebooktwittergoogle_pluspinterestlinkedinmail

Des ebooks de méthodologie pour aller plus loin

Avec ces ebooks vous apprendrez la bonne méthode, pourrez travailler pas à pas sur des exemples, et étudier des corrigés d'épreuves précédentes.

Comment réussir son écrit d'invention pour le BAC ? Comment réussir  la question corpus et l'écrit d'invention  Comment faire un commentaire de texte pour le BAC de français Comment faire un commentaire de texte et la question corpus