Le texte : « La demande en mariage » (chapitre VI), Pierre et Jean (1888), Maupassant

 

        Jean maintenant ne trouvait rien, mais il la suivait pas à pas, la frôlait, se penchait sur elle, simulait un grand désespoir de sa maladresse, voulait apprendre.

        – Oh ! montrez-moi, disait-il, montrez-moi !

        Puis, comme leurs deux visages se reflétaient, l’un contre l’autre, dans l’eau si claire dont les plantes noires du fond faisaient une glace limpide, Jean souriait à cette tête voisine qui le regardait d’en bas, et parfois, du bout des doigts, lui jetait un baiser qui semblait tomber dessus.

        – Ah ! que vous êtes ennuyeux, disait la jeune femme ; mon cher, il ne faut jamais faire deux choses à la fois.

        Il répondit :

        – Je n’en fais qu’une. Je vous aime.

        Elle se redressa, et d’un ton sérieux :

        – Voyons, qu’est-ce qui vous prend depuis dix minutes, avez-vous perdu la tête ?

        – Non je n’ai pas perdu la tête. Je vous aime, et j’ose, enfin, vous le dire.

        Ils étaient debout maintenant dans la mare salée qui les mouillait jusqu’aux mollets, et les mains ruisselantes appuyées sur leurs filets, ils se regardaient au fond des yeux.

        Elle reprit, d’un ton plaisant et contrarié :

        – Que vous êtes malavisé de me parler de ça en ce moment ! Ne pouviez-vous attendre un autre jour et ne pas me gâter ma pêche ?

        Il murmura :

        – Pardon, mais je ne pouvais plus me taire. Je vous aime depuis longtemps. Aujourd’hui, vous m’avez grisé à me faire perdre la raison.

        Alors, tout à coup, elle sembla en prendre son parti, se résigner à parler d’affaires et à renoncer aux plaisirs.

        – Asseyons-nous sur ce rocher, dit-elle, nous pourrons causer tranquillement.

        Ils grimpèrent sur le roc un peu haut, et lorsqu’ils y furent installés côte à côte, les pieds pendants, en plein soleil, elle reprit :

        – Mon cher ami, vous n’êtes plus un enfant et je ne suis pas une jeune fille. Nous savons fort bien l’un et l’autre de quoi il s’agit, et nous pouvons peser toutes les conséquences de nos actes. Si vous vous décidez aujourd’hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement que vous désirez m’épouser.

        Il ne s’attendait guère à cet exposé net de la situation, et il répondit niaisement :

        – Mais oui.

        – En avez-vous parlé à votre père et à votre mère ?

        – Non, je voulais savoir si vous m’accepteriez.

        Elle lui tendit sa main encore mouillée, et comme il y mettait la sienne avec élan :

        – Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais n’oubliez point que je ne voudrais pas déplaire à vos parents.

        – Oh ! pensez-vous que ma mère n’a rien prévu et qu’elle vous aimerait comme elle vous aime si elle ne désirait pas un mariage entre nous ?

        – C’est vrai, je suis un peu troublée.

        Ils se turent. Et il s’étonnait, lui, au contraire, qu’elle fût si peu troublée, si raisonnable. Il s’attendait à des gentillesses galantes, à des refus qui disent oui, à toute une coquette comédie d’amour mêlée à la pêche, dans le clapotement de l’eau ! Et c’était fini, il se sentait lié, marié, en vingt paroles. Ils n’avaient plus rien à se dire puisqu’ils étaient d’accord et ils demeuraient maintenant un peu embarrassés tous deux de ce qui s’était passé, si vite, entre eux, un peu confus même, n’osant plus parler, n’osant plus pêcher, ne sachant que faire.

 

Commentaire La demande en mariage de Pierre et Jean

 

Introduction

 

  • Ce texte est un extrait de Pierre et Jean de Maupassant publié en 1888
  • Pierre et Jean est une histoire de famille provinciale
  • le roman se passe au Havre, Pierre l’aîné soupçonne à la suite d’un héritage que touche Jean de l’infidélité de sa mère…
  • à cela s’ajoute la présence d’une jeune veuve, Mme de Rosémilly, que convoitent les deux frères
  • c’est Jean qui, à la suite de l’héritage, épousera la jeune veuve
  • cette scène, qui se situe au milieu du livre, est celle de la demande en mariage
  • scène classique de la littérature, souvent un grand moment du roman, elle est ici marquée par la médiocrité

 

Problématique 

 

Pourquoi cette scène de la demande en mariage est-elle marquée par la médiocrité ?

 

Plan 

 

1ère partie → une scène insolite

2ème partie → les critiques de Maupassant

 

  1. Une scène insolite

    1. L’enjeu
      • contrairement à des scènes de mariage traditionnelles, l’enjeu ici n’est pas l’amour
      • cette demande en mariage a lieu après l’annonce de l’héritage
      • Jean hérite mystérieusement d’un vieil ami de la famille
      • il est donc le mieux placé pour épouser Mme de Rosémilly
      • c’est à la fin d’une partie de pêche que la demande a lieu
      • Jean et Mme de Rosémilly s’isolent : la jeune veuve est plus experte et plus habile que le jeune homme
      • s’engage un semblant de dialogue amoureux
      • ce dialogue est marqué par sa brièveté : les questions d’amour sont fades et vides et laissent place rapidement à des questions pratiques. Tout finit en « vingt paroles » : «  Et c’était fini, il se sentait lié, marié, en vingt paroles. Ils n’avaient plus rien à se dire puisqu’ils étaient d’accord et ils demeuraient maintenant un peu embarrassés tous deux de ce qui s’était passé, si vite, entre eux, un peu confus même, n’osant plus parler, n’osant plus pêcher, ne sachant que faire. »
      • La scène d’amour se révèle une scène d’ennui.
         
    2. Le personnage de Madame Rosémilly
      • le personnage de Mme Rosémilly apparaît comme un personnage ambivalent
      • d’abord réservé, timide, parangon de la jeune femme en fleur : « Rosémilly »
      • elle apparaît dans cette scène comme expérimentée, froide, voire calculatrice
      • c’est la question financière qui la décide à épouser l’un des deux frères, pas la question de cœur
      • tout est convention : à la demande en mariage elle répond :« je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais n’oubliez point que je ne voudrais pas déplaire à vos parents. »
      • en fait c’est elle qui parle de mariage, quand Jean voulait jouer le jeu de l’amour
      • à peine commence-t-il le jeu de l’amour qu’elle entraîne le mariage : « Asseyons-nous sur ce rocher, dit-elle, nous pourrons causer tranquillement. », « Si vous vous décidez aujourd’hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement que vous désirez m’épouser. »
         
    3. Le personnage de Jean
      • au contraire, Jean est plus naïf, en demande d’une sincérité qu’il ne trouve pas
      • il apparaît un peu bête : il répond « niaisement ».
      • il est soumis : à sa famille, à Madame de Rosémilly. Il fait ce qu’on lui dit de faire.
      • multiplication des fadeses : « simulait un grand désespoir », « Jean souriait à cette tête voisine qui le regardait d’en bas, et parfois, du bout des doigts, lui jetait un baiser qui semblait tomber dessus. », « Je vous aime, et j’ose, enfin, vous le dire » ; « je ne pouvais plus me taire. Je vous aime depuis longtemps. Aujourd’hui, vous m’avez grisé à me faire perdre la raison. »
      • il est enfantin, cherche à être galant (« Je n’en fais qu’une, je vous aime »), mais ça ne fonctionne pas.
      • il est naïf, ne comprend pas le jeu de Madame de Rosémilly : « il s’étonnait (…) qu’elle fût si peu troublée, si raisonnable ».
         
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  2. Les critiques de Maupassant

    1. La tradition critique
      • comme ses maîtres réalistes (Balzac, Stendhal, Flaubert) et naturaliste (Zola), Maupassant, en peignant la réalité de la vie bourgeoise de province, a une visée critique.
      • ses critiques sont sensibles à travers le narrateur.
      • celui-ci fait preuve d’ironie constante.
      • absence de discours amoureux, multiplication des clichés, bêtise et naïveté de Jean, etc.
      • + les éléments symboliques du texte qui nous enduisent à le décrypter et à le lire autrement : le crabe symbolise la ruse (celle de Madame de Rosémilly qui cherche un nouveau mari avant d’être trop vieille)
      • l’eau qui est le symbole de l’illusion.
      • nous sommes dans le monde du mensonge, de l’apparence, des codes bourgeois.
      • il faut se rappeler que Flaubert était l’ami, plus encore que le vrai mentor, de Maupassant.
         
    2. La critique du mariage
      • Maupassant est un célibataire endurci : il est contre le mariage
      • c’est une critique du mariage qui est sensible à travers ce texte
      • le mariage est une institution bourgeoise
      • le mariage tue l’amour : au discours galant de Jean répond les préoccupations de Madame de Rosémilly : « En avez-vous parlé à votre père et à votre mère ? », « Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais n’oubliez point que je ne voudrais pas déplaire à vos parents. »
         
    3. La critique de la société bourgeoise
      • malgré les apparences, ce texte est une virulente critique de l’esprit bourgeois
      • c’est Madame de Rosémilly qui concentre cette critique
      • ce qui est d’autant plus intéressant, qu’elle devrait symboliser l’amour et la fraîcheur
      • Maupassant prend le lecteur à contre-pied : il renverse les attentes
      • exemples : « elle sembla en prendre son parti », « se résigner à parler d’affaires »
      • nous sommes dans le discours économique
      • le monde bourgeois ne connaît pas le sentiment, il ne parle que d’argent et de conventions sociales.

 

Conclusion 

 

  • Scène originale de la demande en mariage
  • scène de l’illusion et de la désillusion → à travers le personnage de Jean.
  • c’est en fait une critique acerbe de Maupassant
  • critique du mariage, critique de l’esprit bourgeois, critique des conventions sociales
  • il se fait ici l’héritier de Flaubert
  • même si les tableaux romanesques sont moins saisissants que chez l’auteur de Madame Bovary

 

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