Le texte : le départ de Pierre (fin de roman), Pierre et Jean (1888), Maupassant

 

        La Lorraine arrivait, lancée à toute vitesse dès sa sortie du port, par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braquée, annonça :

        – Attention ! M. Pierre est à l’arrière, tout seul, bien en vue. Attention !

        Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, maintenant, passait presque à toucher la Perle.

        Et Mme Roland éperdue, affolée, tendit les bras vers lui, et elle vit son fils, son fils Pierre, coiffé de sa casquette galonnée, qui lui jetait à deux mains des baisers d’adieu.

        Mais il s’en allait, il fuyait, disparaissait, devenu déjà tout petit, effacé comme une tache imperceptible sur le gigantesque bâtiment. Elle s’efforçait de le reconnaître encore et ne le distinguait plus.

        Jean lui avait pris la main.

        – Tu as vu ? Dit-il.

        – Oui, j’ai vu. Comme il est bon ! Et on retourna vers la ville.

        – Cristi ! ça va vite, déclarait Roland avec une conviction enthousiaste.

        Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s’il eût fondu dans l’Océan. Mme Roland tournée vers lui le regardait s’enfoncer à l’horizon vers une terre inconnue, à l’autre bout du monde. Sur ce bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau qu’elle n’apercevrait plus tout à l’heure, était son fils, son pauvre fils. Et il lui semblait que la moitié de son cœur s’en allait avec lui, il lui semblait aussi que sa vie était finie, il lui semblait encore qu’elle ne reverrait jamais plus son enfant.

        – Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu’il sera de retour avant un mois ?

        Elle balbutia :

        – Je ne sais pas. Je pleure parce que j’ai mal.

        Lorsqu’ils furent revenus à terre, Beausire les quitta tout de suite pour aller déjeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec Mme Rosémilly, et Roland dit à sa femme :

        – Il a une belle tournure, tout de même, notre Jean.

        – Oui, répondit la mère.

        Et comme elle avait l’âme trop troublée pour songer à ce qu’elle disait, elle ajouta :

        – Je suis bien heureuse qu’il épouse Mme Rosémilly.

        Le bonhomme fut stupéfait :

        – Ah bah ! Comment ? Il va épouser Mme Rosémilly ?

        – Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd’hui même.

        – Tiens ! Tiens ! Y a-t-il longtemps qu’il est question de cette affaire-là ?

      – Oh ! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait être sûr d’être agréé par elle avant de te consulter.

        Roland se frottait les mains :

        – Très bien, très bien. C’est parfait. Moi je l’approuve absolument.

        Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard François-Ier, sa femme se retourna encore une fois pour jeter un dernier regard sur la haute mer ; mais elle ne vit plus rien qu’une petite fumée grise, si lointaine, si légère qu’elle avait l’air d’un peu de brume.

   

Commentaire Le départ de Pierre de Pierre et Jean

 

Introduction

 

  • Cet extrait se situe à la fin du roman : c’est la scène finale.
  • Pierre a découvert le secret de sa mère : qu’elle a eu une liaison avec un ami de la famille, appelé Maréchal, et que Jean est le fils de ce dernier.
  • C’est pourquoi Jean est le seul à avoir touché l’héritage
  • et c’est pourquoi aussi Pierre et Jean sont tellement différents.
  • Jean va donc épouser Madame de Rosémilly
  • Pierre va s’embarquer sur un navire en tant que médecin le temps d’une traversée de l’Atlantique.

 

Problématique 

   

Quel sens cette dernière scène donne-t-elle au roman ?

    

Plan 

  

1ère partie → un roman circulaire

2ème partie → un roman de la médiocrité

 

  1. Un roman circulaire

    1. La fin du roman est un départ
      • c’est le récit du départ de Pierre
      • Pierre décide de s’embarquer sur un paquebot comme médecin pour s’éloigner de sa famille
      • c’est à la fois une fuite et une prise de distance
      • le bateau « s’en allait, fuyait, disparaissait »
      • de même, Beausire dit : « M. Pierre est à l’arrière, tout seul ».
      • Pierre est celui qui est venu semer la discorde dans l’ordre bourgeois, c’est donc celui qui est exclu
      • le roman a donc consisté à mettre en scène un drame familial bourgeois assez banal : la découverte de l’adultère de la mère et sa révélation.
            
    2. Le roman de l’enfermement
      • Maupassant a construit son roman sur un schéma fermé
      • Le titre est une boucle : Pierre et Jean → deux noms liés
      • le roman se termine sur l’eau, comme il a commencé sur l’eau
      • les personnages n’ont pas évolué
      • Madame Roland est toujours aussi sentimentale
      • Monsieur Roland est toujours aussi bonhomme et grossier (« cristi ! » se trouvait déjà dans l’incipit)
      • la vie continue, et aucun drame n’a pu en faire varier le cours.
           
    3. Un roman de la modernité
      • Maupassant voulait faire un roman moderne
      • il s’inscrit dans l’esprit du naturalisme
      • description réaliste et analyse du milieu social et éconmique.
      • la modernité est aussi présente dans les thèmes
      • bourgeoisie, innovations technologiques et industrielles (le paquebot vers l’Amérique), modernité des mœurs (Madame de Rosémilly, bonhomie de Monsieur Roland, etc)
      • la part accordée à la technologie est importante : description du bateau → « Haut comme une montagne et rapide comme un train », il est « gigantesque », « ça va vite »
      • c’est la peinture des mœurs de la IIIe République, comme Zola avait fait celle du Second Empire
            
        [transition]
           
  2. Le sens du roman

    1. Un drame bourgeois de l’ennui
      • Maupassant construit la critique de la bourgeoisie
      • il dépend l’ennui et la médiocrité
      • même le drame est impossible ou ridicule
      • c’est la peinture d’une république bourgeoise, pétrie de conventions, absorbée par l’argent et les apparences
      • le navire sur lequel embarque Pierre vient offrir, symboliquement, cette interprétation
      • La « Lorraine » est la région perdue après la guerre de 1870
      • le patriotisme français crie à la revanche, celle qui aboutira à 1914
      • il y a un contraste entre le drame familial impossible et l’histoire nationale
            
    2. Le personnage de Monsieur Roland
      • c’est le personnage qui canalise toute la médiocrité dénoncée par Maupassantil est incapable de profondeur, de spiritualité, de sentiment
      • il ignore ou plutôt feint d’ignorer le drame qui se joue
      • seules comptent les conventions : que Jean se marie avec Madame de Rosémilly, que Pierre ait un bon travail
      • il manque de caractère : alors qu’il ignore le futur mariage (« Ah bah ! Comment ? Il va épouser Mme Rosémilly ? »), il ne se laisse pas emporter par l’indignation : « Très bien, très bien. C’est parfait. Moi je l’approuve absolument. ».
      • il se focalise sur le bateau, comme il se focalisait sur les poissons
            
    3. Les autres personnages
      • Madame Roland est ridicule : elle cherche la passion, mais ne trouve que le pathétique : « Sur ce bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau qu’elle n’apercevrait plus tout à l’heure, était son fils, son pauvre fils. Et il lui semblait que la moitié de son cœur s’en allait avec lui, il lui semblait aussi que sa vie était finie, il lui semblait encore qu’elle ne reverrait jamais plus son enfant. »
      • c’est l’ironie de Maupassant
      • le lyrisme de Madame Roland retombe devant la platitude de Monsieur Roland : « Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu’il sera de retour avant un mois ? »
      • ainsi, Maupassant se fait encore ici l’héritier de Flaubert : platitude du mari (c’est Charles Bovary), emportement impossible de la femme (Emma).
      • à la fin, tout redevient vague : « mais elle ne vit plus rien qu’une petite fumée grise, si lointaine, si légère qu’elle avait l’air d’un peu de brume. »
           

Conclusion 

 

  • Maupassant met en regard le drame familial impossible et l’histoire de France
  • il dépeint la société de la IIIème République
  • marquée par l’ennui et la médiocrité : seuls comptent l’argent et les apparences
  • roman de la médiocrité
  • c’est l’absence de passion : il n’y a pas d’amour, il n’y a pas de drame
  • Pierre va revenir après un mois en mer, et tout reprendra comme avant.
  • il n’y a que l’ennui.

 

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