Sujet BAC série L philosophie 2014 – sujet 1

Les oeuvres d’art éduquent-elles notre perception ?

Corrigé BAC série L philosophie 2014 – sujet 1

Question étonnante puisqu’on pense spontanément que la perception est immédiate. Ainsi il faut se demander si les effets de la culture ne travaillent pas jusque dans notre intimité et ne modifient pas, voire même structurent notre rapport au monde.

 

I) Les perceptions sont le fruit d’une culture
   
  • Le cas des enfants sauvages montrent que les perceptions sont modelées en profondeur par notre environnement et notre éducation. Par exemple Victor de l’Aveyron perçoit le moindre bruit de châtaigne qui tombe au sol à l’extérieur alors qu’il ne sursaute pas au bruit d’une balle de pistolet.. Ce qui est attesté par l’observation c’est que la perception est instruite et « vise » le monde en fonction de cette instruction. Husserl affirme ainsi « toute conscience est conscience d’un objet ».
  • La perception (ici les 5 sens) est le fruit d’une culture et non d’une immédiateté . Plus encore la phénoménologie appuyée sur la Gestalttheorie (théorie de la forme) montre que toute perception ne prend sens que dans le cadre d’une construction perceptive globale d’un monde (ex : illusions optico-géométrique).
  • Dans ce contexte les œuvre d’art ont une place privilégiée parce qu’elle participe de ce travail d’organisation de la perception (ex : importance du dessin chez l’enfant pour structurer l’espace mais aussi le schéma corporel). Mais plus encore les grandes œuvres d’art révèle ce caractère construit en opérant justement  une déconstruction (ex : pointillisme de Seurat ou Signac qui déconstruit la perception en micro perception identique à ce que reçoit passivement l’oeil, ou Nu descendant l’escalier de Duchamp qui déconstruit le mouvement).

Transition : mais éducation signifie rendre meilleur, élever. Est-ce le cas pour les œuvres d’art ?

 

II) L’élévation de la perception par les oeuvres d’art
     
  • La perception ordinaire est organisée en fonction d’une visée utilitaire, en vue de l’action. Or les œuvres d’art permettent de dépasser cette visée et d’élever l’homme. En particulier elles l’élève au-dessus du désir d’appropriation. Cf Hegel :  « Les relations de l’homme à l’oeuvre d’art ne sont pas de l’ordre du désir. Il la laisse exister pour elle-même, librement, en face de lui ; il la considère, sans la désirer, comme un objet qui ne concerne que le côté théorique de l’esprit. C’est pourquoi l’oeuvre d’art, tout en ayant une existence sensible, n’a pas besoin d’avoir une réalité tangiblement concrète ni d’être effectivement vivante. Elle ne doit même pas s’attarder sur ce terrain puisqu’elle ne vise à satisfaire que des intérêts spirituels et qu’elle doit exclure tout désir. ».
  • Ainsi l’oeuvre d’art rend visible non seulement le monde mais l’homme lui-même. Cf Bergson : « Quel est l’objet de l’art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous‑mêmes, je crois bien que l’art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l’unisson de la nature. Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans l’espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure. Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n’est perçu par nous distinctement. Entre la nature et nous, que dis‑je ? entre nous et notre propre conscience, un voile s’interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l’artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Fut‑ce par malice ou par amitié ? Il fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que confusément. ».
       
    ->
    Les œuvres d’art révèlent le monde et l’homme à lui-même et l’élève au dessus de ses vulgaires préoccupations matérielles.
        
  • Ce faisant elles produisent un monde commun et non pas simplement une œuvre subjective et incompréhensible pour les autres. C’est en cela qu’il s’agit bien d’une éducation , processus nécessaire de toute culture : « À quoi vise l’art ? Sinon à montrer, dans la nature même et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? (…) Le poète est ce révélateur (. . .).Les grands peintres sont des hommes aux quels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes » Bergson

Transition : mais l’œuvre d’art ainsi comprise ne risque-t-elle pas de contraindre la perception qu’elle était censée émanciper ?

 

III) Néanmoins, le but de l’éducation est à distinguer d’un simple conditionnement
    
  • « Ducere » = conduire (« el duce » était le surnom de Mussolini …) → œuvres d’art = conditionnement ? En réalité le privilège de l’oeuvre d’art est de me maintenir libre en face d’elle par le jeu des différentes facultés de l’homme (entendement et imagination comme le montre Kant).
  • Dimension politique : le génie est justement celui qui met en euvre cette exemplarité de l’œuvre d’art, par le chef-d’oeuvre et qui servira de modèle aux autres sans pour autant les contraindre. Les œuvres du génie doivent être exemplaires et en même temps ne relèvent pas d’une technique. Elles servent de règles pour le jugement des autres, bien que le génie ne connaisse pas cette règle. Le génie ne peut expliquer comment il produit ce qu’il fait : « Il n’est en son pouvoir ni de concevoir à volonté ou suivant un plan de telles idées ni de les communiquer aux autres dans des préceptes qui les mettraient à même de réaliser des produits semblables. » (Kant)
  • Dimension morale : Les œuvres art éduquent notre perception qui a besoin de s’élever au-dessus de la laideur du monde, des autres et de nos propres tendances. Cf Nietzsche  » L’art doit avant tout embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes tolérables aux autres et agréables si  possible : ayant cette tâche en vue, il modère et nous tient en brides, crée des formes de civilité, lie ceux dont l’éducation n’est pas faite à des lois de convenance, de propreté, de politesse, leur apprend à parler et à se taire au bon moment. De plus, l’art doit dissimuler ou réinterpréter tout ce qui est laid, ces choses pénibles, épouvantables et dégoûtantes qui, malgré tout les efforts, à cause des origines de la nature humaine, viendront toujours de nouveau à la surface : il doit agir ainsi surtout pour ce qui en est des passions, des douleurs de l’âme et des craintes, et faire transparaître, dans la laideur inévitable ou insurmontable, son côté significatif. Après cette tâche de l’art, dont la grandeur va jusqu’à l’énormité, l’art que l’on appelle véritable, l’art des œuvres d’art, n’est qu’accessoire. L’homme qui sent en lui un excédent de ces forces qui embellissent, cachent, transforment, finira par chercher, à s’alléger de cet excédent par l’œuvre d’art ; dans certaines circonstances, c’est tout un peuple qui agira ainsi. Mais on a l’habitude, aujourd’hui, de commencer l’art par la fin ; on se suspend à sa queue, avec l’idée que l’art des œuvres d’art est le principal et que c’est en partant de cet art que la vie doit être améliorée et transformée. Fous que nous sommes !  Si nous commençons le repas par le dessert, goûtant à un plat sucré après l’autre, quoi d’étonnant su nous nous gâtons l’estomac et même l’appétit pour le bon festin, fortifiant et nourrissant , à quoi l’art nous convie.  » Nietzsche , Humain, trop humain.
     
Conclusion :
    
    C’est le concept de sublimation, thématisé aussi par Freud qu’il fallait ici mobiliser afin de montrer comment les œuvres d’art travaillaient la matière même du monde pour la rendre belle.
 

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